MARCHE

Marché de l'art. Chasse aux maîtres anciens

D'approvisionnement difficile, les enchères d'œuvres antérieures au XIXe ne fléchissent pas. Pourvu qu'on y propose des pièces de qualité.

Moins éclatant, moins effusif que le marché de l'art contemporain tout en plumes et paillettes, moins ruisselant d'argent aussi, celui des «maîtres anciens» - les artistes du XIVe au XVIIIe siècle - semble relever d'un univers et d'une temporalité autres. Mais, quoique discret et complexe, il paraît tout aussi excitant, avec des bonheurs et de grandes heures; par exemple la découverte récente de La Surprise, un bien nommé tableau de Watteau dont on était sans nouvelles depuis plus de 160 ans.

Confinée dans un manoir anglais, cette petite scène de genre, peinte vers 1718, a été repérée récemment par un expert travaillant pour Christie's. Aux enchères de Londres, en juillet dernier, chez cette même maison, elle a été adjugée pour une somme considérée comme «extravagante»: 25,16 millions de francs, le prix le plus élevé jamais atteint pour un maître français du XVIIIe siècle. La Surprise n'est pourtant pas sans défauts; une main mal exécutée, un petit chien un peu bâclé. Mais la pénurie d'œuvres importantes à vendre est telle que le marché se montre peu regardant. Et les prix atteignent des pics exceptionnels - toutes proportions gardées, car ils restent bien en deçà des montants mirobolants payés pour certaines pièces d'art contemporain.

Chez Koller Auctions', première parmi les maisons d'enchères suisses, le peintre anversois du XVIe siècle Ambrosius Bosschaert l'Ancien vient de faire l'objet d'un record. Estimée entre 2,5 et 3,5 millions, l'une de ses célèbres compositions florales a été vendue pour 5,8 millions de francs. L'agitation financière actuelle ne semble pas dissuader les acheteurs, mais produit parfois un effet autrement redoutable pour le marché restreint des maîtres anciens: de peur de ne pas en retirer le prix escompté, certains renoncent à se défaire des pièces qu'ils possèdent.

Spécialiste des maîtres anciens, Cyril Koller, 41 ans, actuel patron de l'entreprise zurichoise fondée par son père - la Galerie Koller - a toutes les raisons de se montrer satisfait. Entré dans la maison familiale en 1990, il en a pris la direction en 1998; il en fait l'une des principales d'Europe et l'une des dix plus importantes au monde dans le domaine qui lui est cher. «Il est évidemment plus facile de vendre un Giacometti qu'un tableau ancien qui suppose des recherches poussées. Il faut identifier l'œuvre, retracer son histoire, s'assurer précisément de sa provenance, de son état... C'est ce qui fait des maîtres anciens un domaine passionnant dans lequel les découvertes sont encore possibles.» Ainsi cette huile sur cuivre, propriété d'une même famille durant 80 ans, qui, enfin attribuée au maître maniériste hollandais Joaquim Wtewael (1566-1638), a été vendue au prix inespéré de 3,3 millions de francs.

Les acheteurs fréquents, en mesure d'acquérir des œuvres dépassant 500 000 à 1 million de francs - parmi lesquels ne figurent pas les musées, trop pauvres, trop lents -, sont peu nombreux et demandent surtout des œuvres de qualité. D'où, pour Koller, l'importance de son réseau d'experts très spécialisés, présents dans le monde entier. Et le rôle essentiel de ses informateurs, capables de débusquer les œuvres à travers l'Europe et les Etats-Unis.

Ensuite, l'enjeu délicat réside dans le menu des ventes et l'établissement de justes prix qui permettront d'induire une dynamique de ventes intéressante. Concentrées à Zurich, les enchères de maîtres anciens ont représenté 27% du chiffre d'affaires de l'entreprise en 2007. Une belle proportion, eu égard à l'étroitesse du marché et à ses prix relativement modestes. Son directeur se montre serein: les grandes fortunes ne manquent pas, le marché s'est étendu au monde et la place suisse lui paraît un lieu de vente idéal, même si les acheteurs du cru sont rares. Sans trop se préoccuper des géants des enchères, Koller, qui collabore avec huit maisons de ventes au sein du groupe International Auctioneers, mise sur son expertise, ses relations globales et sur l'agilité des petits.

«Nous n'avons pas vraiment ressenti les effets de la crise actuelle. D'ailleurs, pour nous, la bourse ne constitue pas du tout un indicateur fiable. Lorsqu'elle se trouve à la baisse, certains se disent que le moment est venu d'acheter. D'autres, lorsqu'ils disposent d'un peu d'argent, voient dans les remous financiers une raison supplémentaire d'acquérir des œuvres d'art...»

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