Premières ventes d’importance pour sentir le pouls du marché des enchères, les sessions d’art impressionniste, surréaliste, moderne, suivies de l’après-guerre et du contemporain, en février dernier à Londres, n’ont pas été formidables. A plusieurs reprises des lots ont été adjugés en dessous de leur estimation basse et certains n’ont pas même trouvé preneur. Les résultats cumulés de Sotheby’s, Christie’s et Phillips ont atteint les 351,4 millions de livres sterling, soit moins que l’addition des estimations basses espérées par les maisons.

L’an dernier, le même cumul totalisait 597,3 millions de livres sterling. Pour l’après-guerre et le contemporain, les projections misaient sur un total compris entre 132 millions et 192 millions de livres sterling. Le marché a dû se contenter pour ce secteur d’un résultat inférieur, soit 126’205’000 de livres sterling selon le cabinet de consulting londonien ArtTactic. Le volume des ventes a lui aussi chuté de plus de 40%.

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Selon le Financial Times, parmi les adjudications les plus décevantes, on retiendra chez Sotheby’s un portrait de Marie-Thérèse Walter signé Picasso et adjugé 700’000 livres sterling de moins que son estimation basse à 16 millions, ainsi que la Leçon de piano, de Matisse, qui n’a fait que 9,5 millions de livres sterling alors que le tableau était valorisé entre 12 et 18 millions. Christie’s, le soir avant, dut également revoir ses projections et enregistrant «un taux élevé d’invendus», toujours selon le quotidien britannique.

Forte concurrence

Les raisons de ce ralentissement sont nombreuses et il est difficile d’en dresser une liste exhaustive. Parmi les plus évidentes: la volatilité des marchés boursiers, la chute du cours du pétrole ou la crise économique en Chine. Pour autant, les spécialistes ne veulent pas parler de l’éclatement d’une bulle, mais plutôt d’une correction saine dans un secteur qui durant des années a surperformé. Ainsi, il se murmure que les pièces proposées en février n’étaient tout simplement pas à la hauteur des estimations fixées et qu’il y a eu globalement moins de chefs-d’œuvre de qualité mis à l’encan. D’où cette correction. Les experts notent aussi que les bons lots n’ont pas eu de peine à trouver preneur, à l’instar de la toile Abstraites Bild, de Gerhard Richter, partie le 10 février chez Sotheby’s pour plus de 30 millions de livres sterling, alors qu’elle était estimée entre 14 et 20 millions.

Il demeure néanmoins que certaines stratégies mettent à mal les maisons de vente aux enchères. Leur modèle d’affaires est simple: les vendeurs et les acheteurs leur paient un pourcentage de l’encan final pour le travail de mise en valeur et promotion des œuvres ainsi que pour leur rôle d’intermédiaire. Cette commission diminue lorsque la valeur des objets augmente. Ainsi, rapporte le Financial Times, chez Sotheby’s à Londres, l’acheteur paierait 25% de la valeur finale de l’objet jusqu’à 100’000 livres sterling, 20% jusqu’à 1,8 million et 12% au-delà.

Mais la concurrence entre les maisons d’enchères fait rage. Certains observateurs considèrent que les nombreux records font régulièrement les gros titres ont rendu les propriétaires d’œuvres toujours plus exigeants, voire capricieux, envers les maisons de vente aux enchères. Pensant que les affaires sont extrêmement profitables pour elles, ils exigent des garanties toujours plus importantes. «Ils font monter les enchères, mettant ouvertement en compétition les maisons, raconte sous couvert d’anonymat un spécialiste. C’est à celle qui valorisera le mieux le bien et offrira la somme la plus élevée.» Pour s’assurer de disperser la collection de son ancien propriétaire et président, A. Alfred Taubman, Sotheby’s avait dû promettre aux héritiers 515 millions de dollars (lire encadré).

Dangereuse stratégie

Il existe deux types de garanties: celle promise par la maison de vente aux enchères elle-même (une somme fixe dont elle s’acquittera quoi qu’il arrive), ou celle faisant appel à une tierce personne qui s’engage à acheter la pièce à un certain prix. Si la pièce pour laquelle il s’est porté garant dépasse la somme de l’accord et est acquise par un enchérisseur, il reçoit en compensation une partie de la commission du commissaire-priseur.

Cette stratégie peut s’avérer très dangereuse. En 2001, Phillips en avait durement fait les frais. La société avait perdu en garanties promises 80 millions de dollars lors de la dispersion – peu convaincante – d’œuvres ayant appartenu aux collectionneurs de Los Angeles Nathan et Marion Smooke. Bernard Arnault, alors propriétaire de Phillips, avait par conséquent décidé de s’en séparer l’année suivante.

Face au ralentissement du marché de l’art – et des risques encourus par les maisons de vente aux enchères –, l’utilisation de garanties devrait diminuer en 2016 ce qui pourrait avoir comme conséquence de faire baisser les prix. Prochaine prise de température: mai prochain et les ventes de New York qui permettront de vérifier l’état de santé du secteur et de connaître, du moins en partie, les différentes stratégies adoptées par les acteurs des enchères pour contrer la baisse de ce début d’année.


Sotheby’s a perdu 11,2 millions de dollars

Vendredi 26 février, la maison américaine a déclaré avoir perdu 11,2 millions de dollars au quatrième trimestre. A la même période un an plus tôt, Sotheby’s enregistrait pourtant un profit de 74 millions de dollars… Ces pertes interviennent au terme d’une année particulièrement compliquée pour l’«auctionneer» qui, pour pouvoir mettre à l’encan la collection de son ancien propriétaire et président défunt A. Alfred Taubman, avait dû promettre aux héritiers une garantie de 515 millions de dollars. La dispersion de l’ensemble n’a pas atteint les résultats escomptés.

A cela s’ajoutent les effets d’une restructuration majeure. En novembre 2015, afin de réduire les coûts de Sotheby’s, son président et CEO Tad Smith avait offert des conditions favorables aux collaborateurs souhaitant spontanément partir. Tout en indiquant que s’il n’y avait pas assez de volontaires à ce guichet de départ il devrait probablement procéder à des licenciements.

Une série de collaborateurs haut placés dans la société ont annoncé récemment leur départ, à l’instar du président de Sotheby’s Europe, Henry Wyndham, qui a mis un terme à son contrat à fin février, après vingt-deux ans de bons et loyaux services. Juste avant lui, le vice-président de Sotheby’s Americas et coprésident pour le département d’art impressionniste et moderne David Norman, le codirecteur international du département d’art contemporain Alex Rotter et la présidente pour l’Europe et coprésidente du département d’art impressionniste et moderne Melanie Clore, avaient également démissionné. Le premier part après trente et un ans passés au sein de la firme, le second après quinze et la troisième après trente-cinq ans de boîte.

Ces annonces interviennent juste après l’acquisition – pour 50 millions de dollars et potentiellement 35 millions supplémentaires en fonction des résultats obtenus – de la firme de consultant Art Agency, Partners (AAP). Un achat qui a pour but de développer le département des ventes privées de la maison où sont adjugées, en toute discrétion, les œuvres les plus chères du marché.