Chronique

Sur le marché de l'art, la fin de l’eldorado asiatique et le début du rêve chinois

A quelques jours de la fermeture d’Art Basel Hongkong, un constat: si les autres pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde) n’ont pas tenu leurs promesses d’eldorado artistique, c’est vers l’Empire du Milieu que se tournent les collectionneurs et galeristes, avec Hongkong comme plaque tournante

La sixième édition d’Art Basel Hongkong fermait ses portes il y a dix jours. Rendez-vous immanquable pour tous les acteurs du marché de l’art moderne et contemporain liés de près ou de loin à l’Asie, cet événement ne nous servira pas ici de sujet d’analyse, mais de marqueur clé de la fameuse ruée vers l’Empire du Milieu.

Certains lèveront les yeux au ciel: «La Chine, encore la Chine…» Il est indiscutable que les promesses, les aléas et les traquenards chinois ont été épuisés par d’innombrables articles. Les interviews de galeristes et marchands partis s’installer à Hongkong, Singapour ou Shanghai ont été légion lorsque le concept de BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) réunissait encore ces pays au fort potentiel économique.

Abréviations trompeuses

Néanmoins, il faut aujourd’hui constater que le terme de BRIC ne fait plus aucun sens. Ces différents pays ont évolué de manière très différente et tout particulièrement en ce qui concerne le marché de l’art. Après avoir été le premier de la classe au début de la décennie, le Brésil est en proie à la pire crise de son histoire. Ses puissants collectionneurs et galeristes sont touchés de plein fouet.

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Quant à la Russie, elle n’a jamais tenu ses promesses, malgré le développement d’une classe moyenne supérieure, primordiale pour la bonne santé financière de l’art contemporain. Certes, les oligarques achètent de l’art, mais ils le font à Londres et conservent jalousement leurs trophées dans leurs demeures de Chelsea ou Mayfair. Leur soutien à la scène contemporaine russe est quasiment inexistant. Faut-il les blâmer de ne pas aider une intelligentsia culturelle en conflit avec un pouvoir autoritaire?

Malgré une situation conjoncturelle plutôt stable, les galeries indiennes semblent être restées en léthargie et leurs artistes phares sont toujours ceux qui nous ont éblouis au tournant du millénaire.

Les trois premiers BRIC n’ont ainsi pas été à la hauteur de ce que prédisaient de fameux analystes. Les abréviations sont souvent trompeuses. Méfiez-vous ainsi aussi des SWAG (silver, wine, art, gold)! Cet acronyme a été forgé par les mêmes marabouts de la haute finance, mais ces ingrédients sont peu homogènes et peu solubles: une huile de Picasso ne se diluera pas dans du beaujolais nouveau.

Hongkong l’influente

Oui, ce sera encore la Chine! Mais pas celle des BRIC, ni celle vantée par les premiers aventuriers qui avaient souvent dû fuir la misère en Europe et sont rentrés depuis, déconfits. Nous parlons ici de la Chine de 2018, celle où le marché de l’art se développe toujours avec une certaine distance et principalement depuis Hongkong. Les premiers intrépides avaient fait feu dans tous les coins: en Chine continentale, à Singapour, à Taïwan. Finalement, seule l’ancienne colonie britannique a su pleinement jouer son rôle de plateforme commerciale.

L’illustre collectionneur suisse Uli Sigg avait lui aussi été tenté par l’aventure continentale. Finalement, sa collection s’installera dans le musée M+ de Hongkong, loin des censeurs du gouvernement chinois. Dans cette même métropole viennent de s’installer deux des plus influentes galeries. La new-yorkaise David Zwirner Gallery et la suisse Hauser & Wirth se sont finalement installées en Asie, plus de sept ans après Larry Gagosian, qui ne pouvait imaginer son empire sans un comptoir oriental. Il avait ainsi ouvert une succursale au sein du Pedder Building, forteresse construite sous le règne britannique. Les nouveaux venus se sont installés aux côtés de Pace Gallery et de l'enseigne de la toute-puissante Pearl Lam, Hongkongaise de souche. Ce bâtiment thématique offre au visiteur une expérience du luxe présentée comme unique en son genre.

Fonds de tiroir

L’ère des téméraires, qui n’hésitaient pas à livrer en pâture des artistes encore fragiles à des investisseurs désireux de revendre le plus cher et le plus vite possible, est terminée. Si les déclarations des organisateurs d’Art Basel Hongkong sur le succès commercial de leur foire restent encore peu crédibles, il est évident qu’une nouvelle génération de véritables collectionneurs intéressés par l’art contemporain occidental et asiatique commence à remplacer les chasseurs de trophées.

Certains peintres tels que Neo Rauch, qui ont souffert d’un désintérêt auprès des collectionneurs européens et américains, profitent toujours d’un second souffle en Asie, et restent présents. Cependant, ce ne sont plus les fonds de tiroir qui sont exposés dans la mégalopole asiatique. D’autre part, les questions des visiteurs semblent enfin ne plus se limiter au nom de l’artiste, à son prix et à sa cote. Nous sommes sur la bonne voie et comme dit l’adage: «Il ne sert à rien de courir; il faut partir à temps!», et surtout sur un sentier aussi escarpé que la Route de la soie, vue de l’Occident.

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