A l’heure où il est désormais certain que la crise économique de 2020 sera plus grave que celle de 2008 et peut-être plus encore que celle de 1929, selon Nouriel Roubini, professeur d’économie à la Stern School of Business de l’Université de New York, qui évoque un risque de «chute libre» de l’économie mondiale, la baisse de 5% du marché de l’art enregistrée en 2019 apparaît presque comme une peccadille. Celle-ci ramène pourtant le marché de l’art huit ans en arrière, à sa valeur de 2011, souligne Clare McAndrew dans son rapport annuel 2020 d’Art Basel.

Les leaders mondiaux du marché de l’art ont, tous trois, été impactés: les Etats-Unis (-5%), la Chine (-10%) comme la Grande-Bretagne (-9%). Seule la France, qui ne représentait que 7% du marché total en 2019, a enregistré une hausse de 7% de ses ventes l’an passé. Tensions géopolitiques, guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, montée du protectionnisme et incertitudes quant à la place et l’avenir de la Grande-Bretagne aux portes du Brexit expliquent sans doute qu’acheteurs et vendeurs aient fait preuve de prudence.

L’impressionnisme comme locomotive

Ce sont les ventes publiques, qui représentent 42% du marché total, qui ont été les plus affectées en 2019 (-17%) par ce mouvement de baisse. Les ventes privées des auctioneers et les ventes des galeristes et marchands (+2%) ont, elles, connu, une progression. Signe de l’attentisme et de la frilosité des grands collectionneurs, c’est la crème de la crème des ventes aux enchères – les œuvres de plus de 10 millions de dollars – qui a le plus marqué le pas avec une baisse en valeur de 39%. Sur la plus haute marche du podium des ventes publiques, Christie’s, qui a réalisé, l’an passé, un produit total de 4,9 milliards de dollars (en baisse de 19% par rapport à 2018 selon le rapport Art Basel) devance Sotheby’s d’une courte tête (4,8 milliards de dollars, en baisse de 9%).

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«Comme les années précédentes, l’art impressionniste et moderne et l’art d’après-guerre demeurent les locomotives du marché. On trouve juste derrière le secteur du luxe (bijoux, montres, sacs à main et vins), qui a, lui aussi, enregistré de bons résultats», explique, depuis Zurich, Bertold Müller, le directeur général Europe continentale, Moyen-Orient, Russie et Inde de Christie’s. Les ventes en ligne ont, elles, poursuivi leur progression. «Nous avons organisé 29 ventes en ligne en 2019 pour un produit total de 80 millions dollars, en hausse de 55% par rapport à 2018», souligne Mario Tavella, le président-directeur général de Sotheby’s France et chairman de Sotheby’s Europe.

Optimisme de rigueur

En pleine crise du coronavirus, alors que les ventes publiques du printemps ont toutes été annulées ou reportées, les auctioneers investissent désormais tous leurs espoirs sur les ventes en ligne. Les 14 online sales, organisées en mars dernier par Sotheby’s, ont généré un produit de 26 millions de dollars, le double des résultats de l’année précédente pour la même période. «Chez Christie’s, depuis le début de la crise, nous nous sommes concentrés à la fois sur les ventes privées et sur les ventes en ligne», pointe Bertold Müller.

«Cependant, le produit total des ventes en ligne, que nous organisons chez Christie’s depuis près d’une décennie, demeure loin derrière celui réalisé en salles», poursuit-il. Ce que confirme le rapport Art Basel 2020 qui souligne que la majorité des grands collectionneurs acquiert en ligne des œuvres ne dépassant pas la barre des 50 000 dollars.

«Nous restons néanmoins optimistes. Nous sommes convaincus que l’amour de l’art perdurera malgré la crise», glisse Mario Tavella. «Nous espérons pouvoir reprendre nos ventes en salles à la fin du mois de juin, si l’évolution de la situation sanitaire le permet», lance, de son côté, Bertold Müller, dont les équipes ne cessent de revoir et d’ajuster les calendriers de ventes, au fur et à mesure de l’évolution de la crise sanitaire et des préconisations des gouvernements.

Boom des visites virtuelles

Les galeristes et marchands d’art s’emploient, de leur côté, depuis le début de la crise et la fermeture de leurs surfaces commerciales, à se rappeler aux bons souvenirs de leurs collectionneurs. «Pas un jour sans une œuvre», peut-on lire dans l’en-tête des e-mails envoyés à ses contacts, chaque jour depuis le 20 mars, par le galeriste parisien Hervé Loevenbruck, qui met en exergue, texte et photos à l’appui, des œuvres d’artistes qu’il soutient. De Bruxelles à Zurich, en passant par Bâle, Genève, Londres, Paris et New York, nombre de professionnels proposent à leurs collectionneurs des visites virtuelles de leurs galeries ou de leurs expositions momentanément fermées.

A New York et Paris, chez Lelong & Cie, qui a réalisé quelque 60 millions de chiffre d’affaires en 2019, la grande majorité des 35 salariés, en télétravail depuis la mi-mars, s’emploie à régler les affaires courantes et à améliorer la visibilité de la galerie en ligne sur leur propre site et sur des sites partenaires comme Artnet ou Artsy. «Nous préparons de petites expositions ciblées qui ne seront visibles qu’en ligne», souligne Jean Frémon, le PDG de la galerie qui explique qu’il a vendu une vingtaine d’œuvres depuis la fermeture, en majorité à moins de 60 000 euros, mais certaines transactions opérées à distance – donc sans véritablement voir les œuvres – ont atteint les 300 000 euros.

Explosion de l’offre prévue

Qu’en est-il du côté des experts? «Le confinement permet aux gens de s’occuper de leurs affaires privées et nous avons beaucoup de demandes d’expertises qui viennent naturellement. Nous avons même rentré un tableau de Raden Saleh provenant d’un collectionneur indonésien. Nous avions déjà expertisé un tableau de ce même artiste vendu 7,2 millions en janvier 2018 en ventes publiques. Dès que les ventes reprendront, ce tableau sera mis aux enchères», confie Eric Turquin, spécialiste en tableaux anciens.

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Faute de rentrées financières, la situation est beaucoup plus tendue chez nombre de professionnels à la tête de petites ou moyennes galeries. «Nous sommes exsangues. Nous sommes en train de négocier avec nos banques de façon à disposer d’un peu de marge de manœuvre, de trésorerie», insiste le parisien Christian Berst, spécialiste de l’art brut, qui emploie l’équivalent plein-temps de 5,5 salariés. Le marché va devoir faire face, selon lui, à une explosion de l’offre d’œuvres d’art à l’issue de la période de confinement. Certains professionnels risquent d’être alors tentés ou contraints de faire du dumping, donc de vendre des œuvres bien en dessous de la cote qui était la leur avant la crise du coronavirus.

«Nous nous en sortirons collectivement. Il va falloir être combatifs, créatifs et résilients. Nous espérons pouvoir compter sur nos collectionneurs. Nombre d’entre eux nous ont déjà assuré de leur soutien», ajoute Christian Berst.