Les grandes maisons d'enchères redoublent d'efforts pour faire de la saison new-yorkaise un véritable feu d'artifice avec, comme tous les ans au mois de mai, les ventes de tableaux impressionnistes et modernes. Cette année pourtant, quelques mois après avoir subi le rachat par LVMH, Phillips régatera avec Christie's et Sotheby's. Le troisième auctioneer, qui s'était maintenu dans l'ombre des deux grands pendant plusieurs décennies, descend dans l'arène (lire le Samedi Culturel du 25 mars 2000).

Bernard Arnault, propriétaire du groupe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) a saisi l'occasion de ces ventes de mai pour dépoussiérer l'image que le marché se faisait de Phillips: la «vieille dame» de 206 ans qui ronronnait a mangé du lion. Selon le New York Times, les dirigeants de Phillips ont offert d'«énormes garanties aux vendeurs», c'est-à-dire des montants fixés d'avance indépendamment des résultats futurs de la vente. Cette stratégie offensive permet à Phillips, pour la première fois, de présenter des œuvres impressionnistes et modernes majeures, estimées à plus de 80 millions de dollars.

Les enquêtes auprès des deux grands auctioneers, pour violation de la loi antitrust américaine, ont provoqué le départ précipité de Diana D. Brooks, directrice générale de Sotheby's, et de Christopher Davidge, son homologue de chez Christie's. Pourtant, il semble que ces secousses n'aient réduit ni le nombre de lots consignés pour les enchères de mai ni la qualité de ces œuvres. Christie's et Sotheby's offriront donc pour plus de 100 millions de dollars de tableaux chacune, rien que pour leurs ventes impressionnistes.

Chez Phillips, Dan Klein, directeur exécutif international, ne se prononce pas sur les garanties ou les estimations des œuvres mises à l'encan cette année. Il se limite à vanter les qualités exceptionnelles des lots, comme par exemple le paysage de Cézanne, Environs de Gardanne (1886-1890), qui pourrait atteindre 8 à 10 millions de dollars. La Seine près de Bougival de Claude Monet, estimé entre 6 et 8 millions de dollars, Mademoiselle Jacquet de Courbet, Le Hallebardier de Corot et d'autres chefs-d'œuvre signés Renoir, Pissarro, Toulouse-Lautrec, Gauguin et Miró font également partie des tableaux offerts par Phillips.

Mais le lot phare de la vente sera un Malevitch, Composition suprématiste. Pour deux raisons: il s'agit du premier tableau du peintre russe mis aux enchères; et jusqu'en juin 1999, celui-ci était suspendu aux cimaises du Museum of Modern Art de New York (MoMA). Ce n'est que l'année dernière que les 31 héritiers de l'artiste ont gagné le bras de fer qui les opposait au musée américain et récupéré l'œuvre pour tenter de la mettre en vente aussitôt.

Le communiqué de presse de Phillips raconte l'histoire de l'artiste et du tableau mais ne donne aucune information sur son estimation. Dès lors, les rumeurs vont bon train, jusque dans les couloirs du Salon de Mars qui se tient actuellement à Genève, où l'on a entendu articuler les prix les plus fantaisistes, de 8 à 18 millions de dollars. Un bon exercice de marketing pour nourrir le suspense à quelques semaines du coup de marteau du 11 mai et faire monter les enchères!

Chez Christie's, Thomas Seydoux, expert en peinture impressionniste, se dit très satisfait des pièces réunies pour les ventes new-yorkaises: «Il s'agit, pour les lots vedettes, d'œuvres d'une extrême fraîcheur. La majorité n'a jamais été en vente durant les cinquante dernières années. Seul un Picasso, Nature morte aux tulipes, proposé avec les œuvres du XXe siècle, déroge à cette règle puisqu'il est en mains privées chez le même propriétaire depuis quarante-trois ans seulement», dit-il en guise de boutade. Ce portrait de Marie-Thérèse Walter, exposé dans la première rétrospective Picasso à la galerie Georges Petit, est estimé aujourd'hui entre 25 et 30 millions de dollars.

Quant à L'Homme au balcon, boulevard Haussmann (1880; voir illustration ci-contre) de Gustave Caillebotte, provenant d'une collection privée suisse anonyme, il avait figuré à la septième exposition impressionniste en 1882: «C'est le cinquième tableau le plus important de l'œuvre de Caillebotte et il se trouve dans un parfait état de conservation. Il suscite déjà un énorme intérêt de la part d'acheteurs potentiels privés et institutionnels», précise Thomas Seydoux.

En outre, Christie's mettra à l'encan neuf tableaux de Guy Bjorkman, un collectionneur d'origine suédoise qui a constitué sa collection aux Etats-Unis dès les années 40 et terminé sa vie à Genève. Parmi eux, le plus remarquable est sans doute Femme au chapeau noir, Berthe la sourde d'Henri de Toulouse-Lautrec, une huile sur carton estimée entre 6 et 8 millions de dollars. Selon le vœu du collectionneur, le bénéfice de la vente ira à des œuvres caritatives suisses.

Et comme si de rien n'était, Christie's met également en vente des Nymphéas (1906) de Claude Monet pour 20 à 25 millions de dollars ainsi que des Degas et des Renoir, dont un portrait de Berthe Morisot et sa fille, Julie Manet.

Sotheby's propose également des Nymphéas de Monet mais qui datent de deux ans plus tard et estimés entre 7 et 9 millions de dollars. Mais c'est un autre Monet, La Cathédrale de Rouen (1892-1894) qui sera le lot phare de la vente du 10 mai. Ce tableau peint dans la lumière de midi pourrait atteindre entre 15 et 20 millions de dollars.

Sotheby's offre encore un Picasso de 1932, Compotier et Guitare, une puissante nature morte évoquant les formes de Marie-Thérèse, la muse de l'artiste cubiste. Cette œuvre a appartenu à Douglas Cooper, le collectionneur qui l'a vendue en 1992 chez Christie's pour 3,85 millions de dollars. Aujourd'hui, Sotheby's espère en retirer 10 à 15 millions. C'est que les affaires vont bien et le marché s'est très fortement redressé grâce aux bons résultats de l'économie mondiale et des Bourses.

Grâce à une concurrence accrue avec la descente dans l'arène de Phillips, les collectionneurs exigeants peuvent également prétendre trouver des pièces rares. En effet, la bonne santé du marché explique que des collectionneurs demeurés discrets profitent de la conjoncture pour mettre en vente des tableaux restés «congelés» pendant plusieurs décennies, aux meilleurs prix.