Il n’est pas rare que le monde de l’art soit confronté aux restrictions gouvernementales lors du transfert d’œuvres d’un pays à l’autre. Récemment, le Royaume-Uni a temporairement bloqué l’exportation d’une sculpture, le Buste de la paix, attribuée au maître italien Antonio Canova, peu avant d’être vendue aux enchères pour 5,3 millions de livres, prime acheteur comprise. Cette œuvre, que l’artiste avait sculptée en 1814 pour un mécène britannique, a une signification symbolique. Il s’agit d’un geste de remerciement pour l’aide apportée par ce mécène au rapatriement en Italie des objets d’art pillés par les armées napoléoniennes. Ce fait historique a été le motif prédominant de la tentative du gouvernement anglais d’en empêcher l’exportation.

Le débat entre nationalisme et internationalisme culturel existe depuis de nombreuses années. Ces deux courants de pensée se disputent la question de savoir si les biens culturels devraient appartenir à un seul pays et être interdits d’exportation ou, à l’inverse, libres de circulation transfrontalière au bon vouloir du détenteur. Alors que certains gouvernements, des pays marchands pour la plupart, ont adopté une approche très libérale, d’autres, particulièrement les Etats nantis en art, ont en revanche instauré des mesures protectionnistes visant à conserver le patrimoine culturel qu’ils considèrent d’importance nationale sur leur territoire.

Inventaire suisse

De son côté, la Suisse dresse actuellement l’inventaire des œuvres qui revêtent une importance significative de son patrimoine culturel. Cette évaluation minutieuse concerne uniquement les biens appartenant à l’Etat. Ils seront interdits d’exportation et ne pourront pas être acquis légalement, même en étant de bonne foi. Pour l’heure, seule une centaine d’objets figurent sur cette liste, tels que l’œuvre de l’artiste soleurois Cuno Amiet ou celle de l’italien Giovanni Segantini, un paysage peint à Savognin dans les Grisons, où il a vécu plusieurs années. Ces liens étroits entre les artistes, leurs œuvres et la Suisse sont jugés pertinents. Quant aux biens appartenant à des propriétaires privés, ils sont d’office exclus du catalogage. La Suisse ne dispose ainsi d’aucun moyen qui pourrait empêcher l’exportation ou l’acquisition d’œuvres détenues à titre privé en raison de leur importance nationale.

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D’autres pays en Europe, tels que la France et l’Italie, ont adopté une approche nationaliste leur permettant d’interdire la sortie définitive de biens qui revêtent une importance culturelle, artistique ou historique pour le pays, même si ceux-ci appartiennent à des particuliers. Ces gouvernements se réservent la possibilité d’effectuer une offre d’achat au bénéfice du «trésor national», que son propriétaire peut toutefois refuser. En plus des contraintes liées à l’exportation, le propriétaire d’un trésor national est assujetti à l’obligation d’annoncer tout changement de lieu de l’œuvre et à l’obtention d’une autorisation avant d’envisager toute restauration. Il garde néanmoins l’habilité de vendre l’œuvre, mais celle-ci ne pourra pas quitter le territoire.

L’Italie assouplit ses lois

L’Italie a modifié récemment ses lois sur la protection du patrimoine qui visent à assouplir certaines conditions d’exportation auparavant en vigueur. Par exemple, la limite d’âge d’une œuvre au-dessus de laquelle une licence d’exportation est requise a été rehaussée de 50 à 70 ans. Cela n’empêchera pas d’inciter de nombreux collectionneurs italiens à exporter leurs œuvres hors du pays avant que celles-ci n’atteignent ce seuil décisif.

Pour en revenir au Buste de la paix de Canova, le Royaume-Uni a jusqu’au 1er juillet 2019 pour lever la somme de 5,3 millions de livres nécessaire à son rachat, afin de l’exposer dans l’un des musées du pays. A défaut, la sculpture quittera l’Angleterre à la poursuite de sa destinée.