Exposition

Quand marcher devient un geste politique ou artistique

Au Pénitencier de Sion, le Musée d’art du Valais revisite la signification profonde que peut revêtir le simple fait de mettre un pied devant l’autre. Dans cet ancien lieu de privation de liberté, la marche apparaît plus que jamais comme indissociable de l’émancipation

Une jeune Saoudienne se filme en marchant. Elle s’appelle Manahel, elle a 20 ans et est contrainte de marcher une heure trente pour se rendre à l’université alors que de l’arthrose au genou la fait souffrir. En postant sa vidéo sur Twitter avec le hashtag #RésisterEnMarchant, elle dénonce l’interdiction faite aux femmes de conduire et pointe du doigt la tutelle des hommes. Cette vidéo, publiée le 28 mars dernier, a été sélectionnée par la cinéaste Sylvie Cachelin pour être montrée au Musée d’art du Valais à Sion dans le cadre de l’exposition En marche: faire un pas, c’est faire un choix. Qui rappelle que la marche est depuis longtemps un outil de mobilisation pour revendiquer ses droits, résister ou désobéir.

Mais elle symbolise aussi la conquête, la prise de risque et, depuis 1960, une activité artistique. Aménagée sur les trois étages de l’ancien pénitencier, l’exposition thématise le concept de la marche en huit chapitres, à travers des photos, vidéos, peintures, caricatures et autres objets.

D’un côté, un extrait vidéo de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, durant laquelle Martin Luther King prononce son discours historique «I Have a Dream», en 1963. De l’autre, une photo de la célèbre Marche du sel qui voit Gandhi appeler à la désobéissance civile en vue de revendiquer l’indépendance de l’Inde. Ces deux manifestations non violentes que l’on peut découvrir à Sion ont été inspirées par l’écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862) et son essai La Désobéissance civile. Elles illustrent bien de quelle manière la marche peut être un outil de revendication pacifique.

Dans une autre salle du musée trône le drapeau du Tibet. Alors que son usage est interdit par la République populaire de Chine, l’artiste anglais Hamish Fulton a gravi le mont Everest et franchi la frontière politique sino-tibétaine en le portant sur lui. Dans une interview de 2004, il avait exprimé la nécessité de «marcher contre quelque chose ou pour quelque chose».

La marche comme instrument d’obéissance

La marche, utilisée par les foules pour revendiquer un droit ou une liberté, peut à l’inverse être mise à profit par les armées et les dictatures comme instrument d’obéissance et de manipulation. On le constate dans un extrait vidéo où des soldats nord-coréens parfaitement alignés défilent devant le dictateur Kim Jong-un. C’est aussi ce qu’exprime la caricature de Bruno Paul désignant trois types de classes sociales: «la populace, la foule, le peuple». Mais il arrive aussi que lorsque les puissants abusent de leur pouvoir, ce soient les autres qui marchent à leur place. La chaise à porteurs de la famille de Courten, datant de la fin du XVIIIe siècle, en est un bon exemple.

Présenter une exposition sur le thème de la marche dans un ancien pénitencier permet de souligner la contradiction entre une activité essentielle à la liberté et un lieu d’enfermement où tout mouvement fait l’objet d’un contrôle. Sur le mur de l’unique cellule carcérale restée ouverte est projetée la vidéo de Francis Alÿs Albert’s Way, qui le montre faisant les cent pas dans son atelier de Mexico City. Les prises de vues sous plusieurs angles font écho à des caméras de surveillance vidéo postées à plusieurs endroits de la pièce. L’artiste a voulu faire allusion à l’architecte en chef du parti nazi, Albert Speer, qui pendant les vingt ans de sa captivité marchait dans sa cellule de la prison de Spandau en imaginant parcourir le monde grâce aux ouvrages géographiques et aux guides de voyage empruntés à la bibliothèque.

Au milieu des autres cellules, fermées, une fresque de montagne créée par le bédéiste Matthieu Berthod ouvre l’horizon. Conçue à partir d’une réflexion sur les chronophotographies d’Etienne-Jules Marey – fondatrices pour les recherches sur la décomposition du mouvement humain au XIXe siècle –, elle combine l’histoire d’un promeneur avec un panorama fictif inspiré des Alpes environnantes.

Il n’y a pas d’art sans marche

A la fin des années 1960, le regard des arts plastiques sur la marche à pied évolue. Des pratiques artistiques dans lesquelles l’action de marcher et la création d’une œuvre d’art sont indissociables apparaissent avec les artistes anglais nés au sortir de la Deuxième Guerre mondiale Richard Long et Hamish Fulton. Afin de produire une œuvre pour l’exposition valaisanne, le second a marché pendant cinq jours entre Valère et Tourbillon, les deux collines emblématiques de la ville de Sion. L’artiste de 71 ans a eu le temps de faire cent fois l’aller-retour et de créer une œuvre graphique au sixième jour. Elle est exposée sur la paroi extérieure du musée.


«En marche: faire un pas, c’est faire un choix», Musée d’art du Valais, Pénitencier, Sion, jusqu’au 7 janvier 2018.

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