Du cinéma égyptien, on ne connaît presque rien en Europe hormis Youssef Chahine, l'un des rares cinéastes à viser plus haut que les éternels mélodrames chantés. Ancien assistant de Chahine, Yousry Nasrallah (né en 1952) est le chef de file de la génération suivante et signe avec La Ville son quatrième long métrage. On apprend qu'il vient de rompre avec fracas avec son vieux maître et ce nouveau film pourrait donner la clef de leur dispute: alors que dans ses derniers films, Chahine s'est de plus en plus dirigé vers le grand cinéma populaire, signant des films auberges égyptiennes de plus en plus brouillons et décevants, Nasrallah s'est replongé dans le réel, signant d'abord un passionnant documentaire sur la question du voile (A propos des garçons, des filles et du voile) puis cet El Medina, réalisé en vidéo numérique et primé à Locarno en 1999.

Coécrit par Claire Denis (Beau travail), le film suit l'aller-retour entre Le Caire et Paris d'un jeune homme qui rêve de devenir comédien. Acteur dans une troupe amateur mais comptable dans une boucherie pour gagner sa vie, la destruction du marché de Rod El-Farag lui donne le courage de tenter le grand saut. Las! Sans-papiers parmi tant d'autres, le bel Ali ne deviendra que boxeur de combats truqués dans la banlieue parisienne avant de perdre la mémoire suite à un règlement de comptes et d'être rapatrié… En somme, d'une ville à l'autre, c'est la même galère – d'où sans doute leur regroupement par le titre.

Une fable de la mémoire

La grande force du film réside dans son mélange de fiction et de documentaire: depuis l'évacuation du marché au Caire jusqu'aux manifestations en faveur des sans-papiers à Paris, filmés à la sauvette, le parcours d'Ali se déroule sur fond de réel sans jamais renoncer à son désir de fiction. ll en résulte un film foisonnant et sensuel bien que foncièrement pessimiste (un beau poème de Constantin Nafady placé en exergue donne le ton), mais qui, au contraire de L'Autre de Chahine, sonne toujours vrai. Tant le quartier populaire d'Ali au Caire que la zone parisienne sont dépeints avec justesse, avec leur côté désespérant mais aussi avec leur lot de surprises. Ainsi l'hésitation sexuelle du héros au Caire, la rencontre à Paris d'une infirmière tout sauf caricaturale (émouvante Inès de Medeiros) ou le comportement inattendu du manager d'Ali (excellent Roschdy Zem).

La fable se termine de manière étrange: en recouvrant peu à peu sa mémoire, Ali se réconcilie avec ses origines… pour finir acteur dans un de ces films populaires que Nasrallah ne doit pas tenir en très haute estime. «Happy end» pour certains, mais ironie cruelle pour nous.

El Medina (La Ville), de Yousry Nasrallah (Egypte-France 1999), avec Bassem Samra, Roschdy Zem, Ines de Medeiros, Ahmed Azmy, Basma Ahmad, Abla Kamel.