Ses mouvements sont saccadés, comme sa manière très particulière de dire les textes lorsqu'il est sur scène. Une jaquette largement ouverte laisse entrevoir un débardeur peu probable en ces temps hivernaux. Une tenue à mettre sur le compte de l'énergie à la fois brute et feutrée que dégage le comédien d'origine argentine Marcial di Fonzo Bo. Méconnaissable cet été au festival de La Bâtie à Genève, avec ces cheveux peroxydés mis au service d'une pièce qui écornait l'icône d'Eva Peron, le voici qui rebondit à l'Opéra de Lausanne en compagnie de son complice, le chef d'orchestre Christophe Rousset. Ensemble ils explorent La Grotta di Trofonio d'Antonio Salieri, œuvre qui eut en son temps un succès continental retentissant et est aujourd'hui oubliée. La coqueluche de Matthias Langhoff se mesure pour la première fois à la mise en scène d'opéra.

Le Temps: Qu'est-ce qui vous a poussé à aborder une œuvre lyrique?

Marcial di Fonzo Bo: C'est parti du chef Christophe Rousset, que je connais depuis longtemps. Il a suivi mon travail d'acteur et de metteur en scène au théâtre et il m'a invité pour cette production. Il faut aussi dire que tous mes spectacles sont proches de la musique. Récemment, par exemple, j'ai mis en scène un texte d'Heiner Goebbels accompagné par un orchestre.

– Avez-vous peur au moment d'aborder un nouveau genre artistique?

– Non. Mon passage à la mise en scène a été un prolongement de mon travail d'acteur. Aujourd'hui aussi, je pars tout d'abord de ma position de comédien. C'est ma façon de nourrir la création car le travail avec les chanteurs m'apprend beaucoup. Je suis impressionné de les voir s'imprégner du texte et de voir à l'œuvre Christophe Rousset.

– Est-ce que cette production vous a obligé à revoir votre approche de la mise en scène?

– J'ai dû tout d'abord comprendre le monde de l'opéra: on ne travaille pas du tout de la même manière. Je me consacre depuis une année et demie à ce projet, j'ai beaucoup dessiné pour le décor avec Peter Wilkinson. J'ai aussi compilé une story board qui m'a permis d'esquisser toute la mise en scène et d'arriver au début des répétitions avec des idées très claires. Pour ce qui est du monde du théâtre, tout est différent: on dispose de davantage de temps pour la recherche et pour les répétitions avec les acteurs. A l'opéra, le temps est restreint et tout est terriblement plus cher.

– L'œuvre à laquelle vous vous attaquez est parfaitement inconnue du public et elle n'est plus jouée depuis très longtemps. Est-ce que cela vous stimule?

– Non. J'ai été plutôt excité à l'idée de participer à une redécouverte. Le monde de l'opéra est construit autour de la référence, ce qui n'existe pas dans le théâtre, surtout pour les œuvres contemporaines. Ma chance, c'est de n'être confronté à aucune de ces références, puisque personne ne peut dire «Salieri, ce n'est pas ça». Personne ne sait en réalité ce qu'était la mise en scène d'un opéra de Salieri, ce qui est confortable. La confrontation avec un public qui a des références aurait été plus difficile. Lorsque vous avez une salle qui croit tout savoir de l'œuvre, il est dur de surprendre, de lui dire: «Laisse-toi emporter dans la lecture que j'en donne.»

– «La Grotta di Trofonio» est immergée dans l'univers du magique et du bucolique. Votre travail, au contraire, est plus noir et souvent plus violent. Comment vivez-vous ce changement de registre?

– C'est un retour à l'enfance. A la lecture du livret et à l'écoute de la musique, je me suis rendu compte de la tendresse que cette œuvre dégage. Au fond, l'histoire pourrait être celle de n'importe quel adolescent: des amoureux qui évoluent comme dans une nouvelle de Marivaux, pris dans une intrigue simple. Mais en même temps, il y a un élément qui m'a beaucoup inspiré: c'est la présence d'un magicien. Trofonio a des pouvoirs et, avec sa grotte très singulière, peut changer l'humeur des protagonistes. Ce conte, à première vue très accessible, a son fond de méchanceté. J'ai d'ailleurs introduit des esprits qui viennent jeter le trouble dans l'idylle.

– Vous avez imaginé un décor qui joue avec les transparences. Pourquoi?

– Le thème philosophique du livret est celui de l'opposition entre Aristone, qui croit absolument tout maîtriser et connaître de la nature et de la construction du monde, et l'inconnu incarné par Trofonio, avec ses esprits improbables et difficiles à maîtriser. J'aime l'idée que, au fur et à mesure que les certitudes d'Aristone s'effondrent, la nature envahit sa maison. La transparence des décors permet la réalisation de cette idée.

La Grotta di Trofonio d'Antonio Salieri. Opéra de Lausanne, di 6 et di 13 mars à 17 h; me 9, ve 11 et ma 15 mars à 20 h. Rens. 021/310 16 00 et http://www.opera-lausanne.ch