Lyrique

Marcial Di Fonzo Bo: «Le «King Arthur» de Genève est une version totalement inédite»

Le metteur en scène aborde le semi-opéra d’Henry Purcell en étroite collaboration avec Leonardo Garcia Alarcon. Découverte et originalité à l’affiche

On connaît Marcial Di Fonzo Bo pour son appétit insatiable de planches. D’abord, le comédien se fait remarquer dans de nombreux titres dès le début des années 90, où il rejoint la troupe de son compatriote Alfredo Arias, avant de suivre Claude Régy, Matthias Langhoff (pour lequel il fut un mémorable Richard III à Avignon), Luc Bondy ou Olivier Py.

On salue ensuite le metteur en scène de théâtre qui se consacre à un nombre impressionnant d’auteurs contemporains en près de trois décennies. Le cinéma et la télévision l’appellent aussi pour une vingtaine de films, dont Non ma fille tu n’iras pas danser de Christophe Honoré ou Minuit à Paris de Woody Allen. Encore fondateur du Théâtre des Lucioles, le natif de Buenos Aires dirige la Comédie de Caen depuis deux ans.

Son parcours théâtral, exemplaire, est aussi éclectique qu’électrique. Mais les mots ne lui suffisent pas. Il doit encore en explorer la vocalité plus volatile. Il se faufile donc dans le répertoire classique comme récitant. Et le voilà enfin metteur en scène d’opéra depuis quelque temps.

Après La grotta di Trofonio de Salieri à Lausanne, Così fan tutte à Dijon et une œuvre d’Heiner Goebbels notamment, il vient signer à Genève une nouvelle version du King Arthur d’Henry Purcell. Une aventure peu commune à tous niveaux.

Le Temps: Comment est né ce projet?

Marcial Di Fonzo Bo: La proposition est arrivée tardivement et a donc dû répondre à des critères de rapidité qui, s’ils sont déstabilisants, peuvent aussi s’avérer agréables. Dans le monde de l’opéra, quand tout est défini des années à l’avance, les choses peuvent se figer très tôt. Et comme j’aime bien travailler avec les corps des chanteurs, le chef et tous les facteurs humains, découvrir l’œuvre avec ses intervenants a été un élément propulseur. J’ai pu m’appuyer sur Catherine Rankl à la scénographie et Pierre Canitrot aux costumes, qui me sont chers depuis longtemps.

La collaboration avec Leonardo Garcia Alarcon est essentielle dans cet ouvrage qui ne dispose que de très peu d’indications musicales et dont le chef a arrangé beaucoup de passages…

La présence de Leonardo Garcia Alarcon a d’abord été déterminante pour moi puisque je connaissais son travail. Dans cette œuvre, le théâtre et la musique apparaissent un peu à parts égales, et de façon très spécifique. Nous nous sommes concentrés dès les premières répétitions sur le rapport particulier entre la pièce élisabéthaine de John Dryden, et la musique que Purcell est venu ajouter sur les scènes parlées. A l’époque on improvisait beaucoup et il n’y avait que très peu de traces musicales. Leonardo est allé puiser dans d’autres musiques de scènes de Purcell: The Virtuous Wife, Abdelazar et Dioclesian. Ce qu’il a réalisé est magnifique.

Comment êtes-vous intervenu?

Nous avons établi ensemble une véritable version genevoise, unique, qui n’a jamais été faite. J’ai de mon côté choisi de garder le texte original, sans réécriture, avec seulement quelques coupes et réarrangements. L’ouvrage initial a été conçu pour une douzaine d’acteurs, alors que très souvent l’œuvre est donnée avec un narrateur ou d’autres dialogues. Je trouve le langage de Dryden très stimulant. Pour moi qui ai plutôt mis en scène des auteurs contemporains, ce théâtre très symbolique, qui fait penser à Maeterlinck, avec des figures très précisément dessinées, est vraiment inspirant.

Votre «King Arthur» semble puiser aux sources shakespeariennes du «Songe d’une nuit d’été», avec sa féerie, son univers fantastique, ses masques, sa magie…

Tout est décrit très précisément par Dryden. Je ne fais que le suivre. En fait, il s’agit de la quête initiatique d’Arthur, qui veut arracher sa fiancée aveugle, Emmeline, des griffes du Saxon Oswald. C’est plus une conquête de l’amour que de pouvoir entre deux rois.

Comment avez-vous vécu l’entrée dans l’univers de l’opéra, quand Christophe Rousset vous avait proposé la «Grotta»?

Comme quelque chose de magique. Parce que la musique est autonome. Elle provoque et appelle directement une expérience intime incroyable. C’est un plus par rapport au travail théâtral. Quand on verse les mots dans une musique, tout se transforme. Elle accompagne le spectateur. Nous avons été très attentifs à cette alliance dans King Arthur. De façon à ce que les notes ne viennent pas se placer comme un décor, une illustration ou quelque chose qui viendrait souligner le sens.

Mais pour sensibiliser l’auditeur et brancher l’acteur sur ce qui ouvre les blessures, rend à vif. La musique nous prépare à percevoir les choses dans une partie du cerveau qui n’a rien à voir avec la raison ou la volonté, mais la sensibilité pure. Elle permet de connecter à la part profonde, peut-être inconsciente, de soi.

Quelle est votre histoire musicale?

Je viens d’un univers où on n’en écoutait pas. J’ai découvert l’opéra à 19 ans, par curiosité. J’ai été saisi. Je pense qu’il est impossible de ne pas l’être, devant l’orchestre et le chant. Devant ces cathédrales sonores qui se dressent soudain face à vous. On ne peut qu’être indéniablement et irrémédiablement bouleversé.


Opéra des Nations, les 26, 28, 29 et 30 avril, 6, 8, et 9 mai.

Renseignements: 022 322 50 05.

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