Le palmarès du 53e Festival international du film de Locarno passera au second plan. Samedi, quelques minutes après son annonce, le Conseil de direction de la manifestation a confirmé la rumeur qui filtrait depuis deux jours: Marco Müller, son directeur depuis 1992, s'en va. Il part se consacrer à ses activités de producteur au sein de la Fondation Montecinemaverità et surtout, de la Fabrica, la société qu'il a créée et dont les films alimentent les sélections de Cannes, Berlin ou Venise depuis quelques années. «Je quitte le festival pour devenir producteur à plein-temps – tout en restant un fabricant de festival, même s'il s'agit cette fois d'un «festival de films à faire» dans le monde entier et pas seulement en Italie ou en Suisse», a-t-il déclaré devant les journalistes puis, samedi soir, devant le public de la Piazza Grande. Une ultime rencontre qui lui a valu une standing ovation sur la grande place.

Le Temps: Y avait-il une rétrospective sur l'établi pour l'édition 2001?

Marco Müller: Oui, mais elle peut être poursuivie sans moi. Cependant, vous connaissez mon mauvais caractère: je ne pourrais pas accepter de commencer un projet qui soit terminé par un autre. J'aurais trop envie de le voir réalisé exactement comme je l'avais pensé, comme ce fut le cas, après quinze ans de travail, pour la rétrospective soviétique de cette année. C'est pourquoi il est évident que si on me demandait, dans les deux mois qui viennent, de finaliser la rétrospective 2001 – la liste idéale des films est déjà établie et les cinéastes ont donné leur accord – je ne pourrais pas refuser d'assurer cette tâche. Mais il est évident que ma présence serait encombrante pour la personne qui devra assumer la direction du festival. Un pilier de sa programmation serait déjà prévu dans tous ses contours.

– Il semble qu'un ressort, une confiance réciproque avec votre équipe, se soit cassé il y a deux ans, lorsque vous aviez annoncé votre démission au premier jour du festival…

– Bien sûr. J'ai vraiment subi la convergence entre une situation difficile et un contexte précis comme le nôtre, en Suisse et à travers tout ce qui agite le milieu du cinéma suisse. Je refuse de dénoncer sous anonymat et je n'ai aucun problème à vous dire que le climat de bureaucratie politique à la bulgare qui règne sur le cinéma en Suisse me fait peur.

– Le milieu a-t-il exercé des pressions sur vous?

– Ou c'était quelque chose d'extrêmement précieux. Ils me donnaient envie de continuer à travailler. Votre journal a souligné que peu de films suisses étaient montrés à Locarno cette année. Pour moi, ces quelques films étaient les seuls que j'aurais voulu voir comme spectateur. C'est peu, parce qu'ils sont rares, mais, un festival où sont présentés deux films de Jacqueline Veuve, un de Clemens Klopfenstein, la découverte de Francesca Solari ou de Denis Rabaglia qui contredit avec Azzurro tout ce qui se raconte habituellement sur le cinéma suisse, me suffit déjà largement. Je considère que c'était une bonne édition pour la représentation du cinéma suisse.

– Un festival international comme Locarno doit-il, pourtant, materner les films suisses et leur créer une section «Appellations Suisse»?

– Je ne considère pas «Appellations Suisse» comme une section du festival. Mais parlons-en afin de souligner ce qui s'est passé avec cette section. Il est grave de constater que le milieu suisse charrie une rhétorique qui tourne complètement à vide. Le Centre suisse du cinéma nous a demandé de créer cette nouvelle section sur la base de l'ancienne «Perspectives suisses». Celle-ci nous avait déjà posé de nombreux problèmes: nous devions tenir compte des opinions de l'Association suisse des producteurs de films, mais plusieurs de ses membres éminents ne voulaient même plus en entendre parler, considérant qu'il s'agissait d'une section ghetto. Nous avons donc décidé, main dans la main avec eux, de revoir la formule et de créer «Appellations Suisse» dans le but spécifique d'offrir une vitrine des plus grands films suisses de l'année à destination des acheteurs et de la presse étrangers. Résultat: je viens de me faire taper sur les doigts durant tout le festival par le Centre suisse du cinéma. Le Centre a d'ailleurs pour coutume de taper sur les doigts dès qu'il panique parce qu'il a mal travaillé.

– Que s'est-il passé?

– Le Centre a imaginé une ligne de programmation gratuite et la salle était toujours pleine parce qu'il n'y a guère mieux, pour quelqu'un qui ne s'intéresse pas particulièrement au vrai programme de Locarno. Le concept était aberrant. Le Festival a fait un travail énorme et s'est rendu compte que le Centre suisse, plutôt que de donner au cinéma suisse un rayonnement international, a imaginé quelque chose d'absurde: plus local que sa conception d'«Appellations Suisse», tu meurs!

– Ces tensions ont-elles entamé votre propre passion?

– Dans ce cadre précis, avec ce contexte difficile, chaque édition nous a posé des problèmes nouveaux et nous a fait douter de notre réussite. Au point qu'une projection qui se passe bien est déjà une source d'émotion très forte. Surtout sur la Piazza Grande.

– La fonction de directeur d'un festival international en Suisse empêche-t-elle tout plaisir?

– Il est très compliqué d'inventer un festival public où, parfois, le public donne l'impression de bouder son plaisir. C'est ce qui s'est passé vendredi soir avec The Hollow Man de Paul Verhoeven. Il a certes gagné le Prix du public, mais, sur la Piazza, je n'ai pas senti la joie que j'aurais souhaitée pour cette soirée. Un climat bulgare, je vous dis.