Sonoma, ce sont neuf danseuses lancées à tombeau ouvert dans un ballet réglé au millimètre près qui raconte la vie et la mort sur fond de religion et de folklore. La mort d’abord avec, dans les premiers tableaux aux couleurs sombres, Les Béatitudes revisitées – le texte de l’Evangile selon Matthieu est suivi de béatitudes contemporaines. La mort encore avec deux aînés en marionnettes géantes qu’une armée de nonnes survitaminées mettent en boîte pour un monde meilleur.

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Et puis la vie avec une brassée de jeunes filles en fleur et en blanc qui rient à la venue du printemps et se lancent des balles lumineuses sur l’air languissant du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy. Mais si l’air est languissant, le rythme, lui, est toujours trépidant dans ce show qui a fait se lever d’admiration, lundi et mardi, le public de La Comédie et de La Bâtie, après celui du Festival d’Avignon en juillet dernier. Rapidité, virtuosité, endurance et surtout précision folle dans l’exécution graphique et chorégraphique de cette pièce montée sur ressort: les neuf interprètes dirigées par Marcos Morau sont de véritables athlètes qui, en plus, disent, chantent et crient en scène la colère des femmes-sorcières de toute la terre.

On admire la charge, machine de guerre qui ébouriffe et laisse pantois. Mais on regrette parfois le côté clip géant de ce spectacle parfait qui laisse peu de place à l’intériorité. Réponses sur ce sujet et sur d’autres de Marcos Morau, 37 ans, un maillot de l’équipe de France et une tonne de charme et de convivialité.

Le Temps: Que raconte «Sonoma»?

Marcos Morau: Sonoma est la somme de beaucoup de choses. Déjà, c’est un spectacle typiquement espagnol, car en Espagne, nous nourrissons le complexe de n’avoir jamais fait la révolution, contrairement à la France, à l’Italie ou même au Portugal. Nous sommes encore très attachés aux traditions laïques et religieuses, et les quarante ans de dictature du très catholique Franco restent une blessure ouverte qui cicatrise mal, même si l’Espagne peut être progressiste sur le plan légal.

Buñuel est là aussi, tel un parrain de création…

Oui, c’est la deuxième influence fondatrice de Sonoma et de beaucoup d’artistes espagnols d’ailleurs. Il y a cinq ans, j’ai réalisé Pasionaria, un spectacle pour lequel j’ai plongé dans l’œuvre de Buñuel et découvert à quel point ce cinéaste a toujours essayé de changer les choses, de trouver de nouvelles manières, plus ouvertes, de penser le monde. Et à quel point aussi, il s’est inspiré du peuple, des gens pauvres, pour cette mutation. A ce propos, si le spectacle est en français, quel que soit son lieu de représentation, c’est en hommage à ce réalisateur qui recourait souvent, dans ses films, à cette langue de la révolution.

Vous-même, d’où venez-vous?

J’ai grandi dans un petit village de montagne proche de Valence où j’ai fréquenté une école religieuse. De quoi être pétri de folklore et de culpabilité! Toute ma démarche artistique consiste à trouver un lien entre cet héritage ancien et la modernité. Le passage des Béatitudes qui commence avec le texte biblique et se poursuit avec des vœux pour aujourd’hui incarne cette transition. Comme la croix centrale que les danseuses libèrent. Cette séquence raconte le combat du féminisme contre les croyances éculées.

Le spectacle frappe par son rythme soutenu. Pourquoi cette course?

Pour traduire la volatilité du monde actuel, le côté zapping permanent, le manque d’ancrage des gens avec ce flot d’infos en continu. J’ai conçu le spectacle comme une attaque terroriste, un tir de mitraillette, de sorte à ce que le spectateur le reçoive dans le ventre et l’assimile après, longtemps après, en revisitant les séquences qui remontent. Des séquences qui ne sont que la pointe de l’iceberg, car cette bombe visuelle et musicale est le fruit d’un long travail avec mon équipe. La rapidité de l’exécution est aussi liée aux danses espagnoles (Marcos Mauro se lève et accomplit les pas cadencés d’une danse folklorique). Et les actions répétitives du spectacle, prier, nettoyer, chanter sont inspirées des rôles dévolus à la femme dans l’Espagne d’hier.

«Sonoma» pourrait souffrir d’un excès de perfection. Tout est si réglé, si calé…

C’est parce que je suis toc et un maniaque de la perfection. Ma vie privée est un tel désastre que je projette en scène un produit parfait! Je pense que c’est aussi lié à ma première formation de photographe. J’aime le cadre, mais j’aime aussi ce qui se tord, se contorsionne et déborde du cadre… Un critique a écrit que Sonoma était une broderie ancienne avec de nouveaux costumes. C’est juste. J’adore les détails, le travail bien fait, mais j’aimerais aussi qu’on sente un vent de liberté!

Ce vent de liberté, on le sent à travers la puissance des neuf femmes en scène. Pourquoi ce choix?

Au départ, je voulais retravailler avec trois «anciennes» danseuses de ma compagnie qui sont devenues mamans. Autour d’elles, j’ai imaginé cette sororité qui va de 26 à 45 ans et exprime le nécessaire combat féministe. D’où cette colère qui sous-tend le spectacle et ce cri final accompagné de tambours qui est à nouveau un hommage à Buñuel. A Calanda, sa ville d’origine, les habitants célèbrent le Vendredi-Saint avec une tempête de tambours. Même si son regard sur les femmes est un peu daté, Buñuel aimait beaucoup les figures indépendantes, un peu sorcières aussi. Je m’inspire de cette fascination.

Qu’avez-vous appris avec cette pièce?

Le sens du groupe. C’est aussi lié au covid. Comme j’ai créé ce spectacle l’été dernier à Barcelone en pleine pandémie, j’ai veillé aux liens entre les interprètes. Voilà pourquoi on voit quasiment tout le temps toutes les danseuses en scène. Avant, j’étais très solos ou duos. Sonoma m’a appris la force du collectif.


La Bâtie-Festival de Genève se poursuit jusqu’au 19 septembre.