Avec ces quatre cubes transparents à l’intérieur desquels pendent des tiges colorées qui changent d’apparence selon la position du spectateur, c’est un moment de l’histoire de l’art européen qui est présent à Art Unlimited. Jesús Rafael Soto (1923-2005), né au Vénézuéla, s’installe à Paris en 1950. D’abord peintre, il participe au courant de l’abstraction dont plusieurs artistes sud-américains sont des leaders et qui est soutenu par Denise René, une galeriste parisienne qui rendra possible le développement de l’art optique et cinétique. Soto, comme de nombreux protagonistes de l’abstraction picturale des années 50, abandonne bientôt la toile et les pinceaux pour adopter de nouveaux matériaux, du moteur électrique au plastique. Les œuvres de Soto ne sont pas motorisées mais elles bougent puisque leurs tiges suspendues sont animées par les mouvements des spectateurs, comme dans ses fameux «pénétrables». L’art optique et cinétique s’inscrit dans une tradition commencée à l’époque de la Révolution russe et poursuit le rêve d’un art qui transforme la réalité matérielle et enrichit l’espace produit par les hommes. En 1970, lorsque Soto réalise l’œuvre exposée à Art Unlimited, ce rêve commence à décliner, poussé sur la touche par la fin des utopies. Mais il semble bien ressurgir, puisque plusieurs stands d’Art Basel présentent de jeunes artistes qui réinterpètent à leur manière, légèrement désenchantée, les rêves d’un temps où l’art croyait encore qu’il pouvait changer le monde. Mardi, 10h00: Pascale Marthine Tayou, «Le Verso Versa du Vice Recto»

2000-2007, papier recyclé, dimensions variables, Galerie Continua, San Gimignano, Italie. (Eddy Mottaz)

L’art gagne-t-il à être pris au sérieux? Trop au sérieux, en tout cas pas. Pascale Marthine Tayou, Camerounais, la quarantaine, vit à Bruxelles; il ajoute l’affectueuse dérision belge à son sens de l’humour venu d’Afrique. Il se promène depuis des années dans un monde de l’art qui côtoie trop souvent le sublime ou la critique ronchonnante avec des installations où il détourne les objets techniques inventés en Occident au profit de jeux qui les tournent en bourrique. Comme il se moque des petites manies confortables et rassurantes qui sont la vie de tous les jours. Ainsi cet espèce de mammouth ou ce berger des Pyrénées à poils long de taille XXXL, exposé à Art Unlimited, dont la masse débonnaire ferait désordre dans les appartements urbains. En fait de poils, il s’agit de bandes de papier perforé recyclé, comme quoi on peut être monumental tout en restant écologique.Pascal Marthine Tayou expose aussi en ce moment à la Biennale de Venise, une installation géante qui est un grand théâtre des illusions et des croyances. Le Verso Versa du Vice Recto est de taille plus adaptée au marché. Mais il ne fait aucune concession aux bonnes intentions qui pavent la production artistique contemporaine et dénoncent la violence, les carnages et les désordres. Sans pratiquer l’approbation béate ni la critique confortable, Pascale Marthine Tayou apporte une bonne dose de sourire là où il en manque si souvent, et, à bien y regarder, autant de sujets de réflexion que les œuvres qui s’adossent mollement à la morale.