«Ils ne vont pas laisser ces micros comme ça? C'est vraiment le travail d'une radio d'amateurs!» Marek Janowski est un perfectionniste. Son œil est partout, même lorsqu'il se plie - fait rare - au jeu de l'interview. A Rome, où l'OSR était en déplacement ce week-end avec l'excellent Rundfunk Chor Berlin, le chef a dirigé un Requiem allemand de Brahms vibrant et charpenté; un chef-d'œuvre du protestantisme sous les icônes dorées de l'immense basilique Santa Maria Maggiore. Rencontre en amont des célébrations qui s'ouvriront bientôt autour des 90 ans de l'orchestre.

Le Temps: Vos prédécesseurs (Fabio Luisi et Pinchas Steinberg) ont eu des mandats courts. Le vôtre a été reconduit jusqu'à 2015, et on sent un nouvel équilibre, de nouveaux progrès. Qu'en pensez-vous? Marek Janowski:

Quand on m'a sollicité, je connaissais le nom, la renommée de cet orchestre. Mais je me suis rendu compte qu'il y avait énormément de choses à réajuster. Et puis, après une période d'adaptation mentale réciproque, j'ai ressenti une volonté de la part des musiciens de trouver un chemin commun pour remonter la qualité de jeu et développer une conscience collective. C'est-à-dire défendre une ancienne et très bonne réputation. Je sais que j'exige beaucoup aux répétitions, tant au niveau de l'équilibre des couleurs et des nuances, qu'au niveau de l'exactitude rythmique et de la précision d'ensemble. Je pense que petit à petit, avec une grande détermination, on parviendra à revitaliser la responsabilité des musiciens vis-à-vis de ce nom, «Orchestre de la Suisse romande», qui reste éternellement lié à celui de son créateur, Ernest Ansermet. Et ainsi développer une conscience symphonique qui se défend sur le marché international.

- Et aujourd'hui, cette conscience des musiciens, est-elle devenue ce que vous souhaitez?

- Non, sûrement pas. Elle est en progression, même s'il reste beaucoup d'espace vers le haut à exploiter.

- Ernest Ansermet était un chef de culture latine, et vous êtes vous-même de tradition germanique. Cela implique-t-il des différences dans votre travail à l'OSR?

- Actuellement, on parle de la globalisation de notre monde comme d'une chose nouvelle et difficile à accepter; mais il y a une globalisation musicale depuis quarante ans déjà. Et approcher l'OSR d'une manière différente de ce que je fais à Berlin ou ailleurs me serait complètement étranger. Je pourrais, mais ne voudrais jamais le faire, je me comporte toujours de la même manière. Par exemple, on dit qu'un orchestre français est plus apte à interpréter la musique française. En réalité, à partir d'un certain niveau, il faut être capable de s'adapter à toutes sortes d'exigences concernant les couleurs ou le style de jeu. On peut regretter cette évolution, liée au disque et à la radio, à l'internationalisation du son. Bien sûr, il reste des mentalités différentes; mais aujourd'hui, les grands orchestres comptent des membres originaires du monde entier.

- Le choix du répertoire est aussi un aspect déterminant.

- C'est vrai qu'il y a des traditions qui s'appuient sur un certain répertoire. Mais, si Ansermet a beaucoup joué «ses» compositeurs, Stravinski, les Français, il a aussi programmé énormément de musique allemande. Il faut bien voir que quantitativement, le répertoire allemand pèse bien plus que le répertoire français.

- Vous parlez de globalisation du son; les orchestres ont pourtant des personnalités différentes...

- Oui, mais elles s'expriment par la composition des mentalités, des caractères, par l'humanité qui règne dans l'orchestre, par les sentiments, l'esprit qui se forme dans les pupitres au fil des années, l'habitude de s'adapter les uns aux autres. A ce niveau, le chef a très peu de prise. Cela se fait à l'intérieur de l'ensemble, et on ne peut alors pas parler d'identité française, suisse ou allemande, mais d'identité propre.

- Et qu'en est-il de celle de l'OSR?

- Il y a une assez bonne ambiance humaine; mais la question est difficile, car je ne vis pas le quotidien de l'orchestre. Son quotidien, c'est l'opéra. Je dirais une certaine souplesse musicale. Et, bien plus qu'au début de mon mandat, la volonté de bien jouer.

- Et sur quoi avez-vous insisté pour en arriver là?

- La précision dans tous les sens du terme, la vigilance face aux détails. Dans les couleurs par exemple: si je définis l'équilibre entre la flûte et le hautbois, il faut que cela reste valable pour tout autre passage parallèle dans l'œuvre que nous travaillons.

- Revenons à l'opéra: vous estimez néfaste pour les musiciens l'alternance trop rapprochée entre activités lyrique et symphonique, qui nécessitent un état d'esprit différent. Etes-vous satisfait de la nouvelle convention avec le Grand Théâtre, qui évite de mélanger ces différentes phases de répétition?

- Oui, j'en suis à l'origine! Et je suis reconnaissant à l'administration de l'opéra de nous avoir donné raison. Autrement, j'aurais renoncé à mon mandat.

- Vous allez prochainement diriger un concert à l'occasion du centenaire de la naissance d'Olivier Messiaen. Quels sont vos liens avec ce compositeur?

- Je l'ai rencontré dans les années 1970, et nous avons eu jusqu'à sa mort une relation amicale, notamment lorsque je dirigeais l'Orchestre de Radio France. Durant des années, j'ai été convaincu que, s'il y a un futur pour des compositeurs contemporains, Messiaen passerait à la postérité. Mais je commence à avoir de grands doutes sur l'idée de prendre le monde des oiseaux comme matériel fondamental de la musique. Ce qui n'enlève rien à l'importance de célébrer ce grand monsieur du XXe siècle.

Concert anniversaire, ce soir à 20h15 au Théâtre de Beaulieu, Lausanne; Hommage à Olivier Messiaen, me 10 décembre, 20h, Victoria Hall, Genève. http://www.osr.ch et 022 807 00 00.