Il y a un an, Pinchas Steinberg avait évacué sa dernière saison à l'Orchestre de la Suisse romande (OSR) en trois minutes. Son intervention éclair avait refroidi la salle. Lundi, son successeur Marek Janowski a choisi au contraire de prendre tout son temps. Ferme mais courtois, le nouveau chef titulaire a insisté sur le climat de confiance qu'il devra forger avec les musiciens pour que le mariage se passe dans de bonnes conditions. «J'ai la volonté d'y parvenir», a-t-il dit, visiblement conscient du terrain miné dans lequel il engage sa réputation de bâtisseur d'orchestre.

Car la situation n'est pas rose. Pinchas Steinberg, on le sait, arrive au bout de son mandat sans avoir passé l'éponge sur trois années de conflit. Les musiciens s'étaient mobilisés pour protester contre ses manières jugées «tyranniques». Un vote sauvage avait mis fin au renouvellement de son contrat. Le nouveau chef n'a pas non plus la réputation d'un tendre. «C'est vrai, je suis très exigeant et relativement dur, dit-on. Mais je pense qu'humainement je ne suis pas le pire patron. De toute façon, un chef ne peut pas marteler sa vision artistique sur les musiciens.» Envisageant son métier dans un rapport d'osmose, souhaitant que celle-ci s'installe «naturellement» en vue d'une «collaboration fructueuse», l'homme se déclare «confiant».

Une chose est sûre: Marek Janowski, 66 ans, n'a rien d'un débutant. Né en 1939 à Varsovie (de père polonais, de mère allemande), formé par Wolfgang Sawallisch à Cologne, ce chef «à l'ancienne» a construit sa trajectoire pierre après pierre. «J'ai assez correctement joué du violon, puis j'ai fait du piano. Quand j'étais enfant, j'ai participé à un orchestre de jeunes. Je continue à aborder l'orchestre de l'intérieur, même si je suis de l'autre côté.» C'est dans les fosses d'opéra qu'il a fait ses premières armes. Là où la voix et l'orchestre se rencontrent. Là où l'imprécision ne pardonne pas. Son amour du travail bien fait («J'aime la précision») et d'une sonorité équilibrée émane d'années d'expérience: Kapellmeister à Aix-la-Chapelle, Cologne, Düsseldorf, Hambourg; puis Generalmusikdirektor à Fribourg-en-Brisgau (1973-1975) et à Dortmund (1975-1979). En 1980, il entame l'enregistrement d'une Tétralogie de Wagner avec la Staatskapelle de Dresde qui fera date.

Puis viennent les années d'orchestre proprement dites. Marek Janowski se découvre une vocation de bâtisseur. Il se détourne des metteurs en scène qu'il condamne pour leurs abus. Seize ans au Philharmonique de Radio France (jusqu'en 2000), quatre ans à Monte-Carlo (depuis 2000) et, conjointement, directeur musical de l'Orchestre symphonique de la radio de Berlin (depuis 2002): cet Allemand n'est pas du genre à papillonner. «A mon âge, on ne vient pas pour dépanner pendant trois ans.» Gourmand, Marek Janowski conservera ses mandats à Monte-Carlo et à Berlin, tout en réduisant ses invitations ailleurs. «Mon souhait, c'est que nous développions un mariage à long terme», reprend-il en parlant de l'OSR. A condition, bien entendu, que les «ondes humaines» passent.

Et pourtant, l'homme n'avait aucune intention de faire son nid à Genève. «Out of the blue», dit-il pour caractériser cette proposition inattendue. Marek Janowski préconise un départ en douceur. Sa programmation se veut tempérée et fédératrice. «Il faut établir un rapport de confiance avec le public pour faire ensuite des propositions plus audacieuses.» La sécurité, d'abord, la folie après. Encore que. On imagine difficilement Marek Janowski se lancer dans des projets délurés. «J'ai dirigé énormément d'œuvres de Messiaen et de Dutilleux, un très grand ami. Nous ferons sûrement une Turangalîla-Symphonie.» Haydn figure aussi parmi ses chevaux de bataille, histoire de driller les musiciens. «Avec vibrato», car si les instruments d'époque ont pris leur place dans le paysage musical, Marek Janowski estime que l'esprit de ces œuvres prime sur l'emballage. «Il y a des vêtements différents pour la musique. Moi, j'ai décidé d'approcher ces Symphonies avec, dans mes bagages, les 200 ans d'histoire musicale qui se sont écoulés entre-temps.»

Calme et progressivité, donc. Tout reste à faire pour remettre en marche un navire qui s'est passablement égaré sous l'ère de Fabio Luisi – lequel a démissionné – et sous celle de Pinchas Steinberg. La détermination que porte en lui cet homme au regard franc, à l'assise rassurante, dont le profil rappelle celui d'un Wolfgang Sawallisch ou d'un Horst Stein, laisse augurer des jours meilleurs. Encore faudra-t-il que les musiciens rompent le cordon ombilical qui les lie à Armin Jordan, ce bon papa qui fait son retour dans la saison d'abonnement.