Margaret Atwood. La Servante écarlate. Trad. de Sylviane Rué

Le Dernier Homme. Trad. de Michèle Albaret-Maatsch. Robert Laffont, 368 p. et 398 p.

On ne peut pas dire que Margaret Atwood fasse dans la demi-mesure! Titulaire de dix doctorats honoris causa, couronnée d'un Booker Prize et de bien d'autres prix, abonnée aux succès faramineux – son Tueur aveugle s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires –, la grande dame des lettres canadiennes est une véritable institution à elle seule. C'est aussi une redoutable sorcière, avec des yeux de Méduse. Sorcière, parce qu'elle déverse dans ses chaudrons tous les cauchemars de notre époque. Méduse, parce qu'elle hypnotise ses lecteurs avec des histoires qui les paralysent de trouille: une bonne partie de son œuvre, distillée dans les laboratoires de Big Brother, décrit un futur aux relents d'apocalypse, en s'inspirant de Huxley et d'Orwell pour rameuter tous les démons qui, demain, mèneront le bal si nous ne leur tordons pas le cou.

Science-fiction? Non, il s'agit plutôt de prémonition, dans la mesure où la Cassandre de Toronto ne confond jamais le romanesque avec le délire gratuit. Il suffit de relire La Servante écarlate, écrit il y a vingt ans, pour constater que son auteur avait vu juste. Ce roman, qui ressort dans une nouvelle collection chez Robert Laffont – la Bibliothèque Pavillons – ne se trompait guère, en effet: avec une étonnante lucidité, il agitait le spectre du fanatisme religieux dans un pays totalitaire certes inventé, la «République de Gilead», mais qui ressemble étrangement à certaines théocraties musulmanes actuelles…

Avec Le Dernier Homme (Oryx and Crake, finaliste du Booker Prize 2003), Margaret Atwood fait de nouveau semblant d'anticiper pour mieux dépeindre nos folies: entre Orange mécanique et Le Meilleur des Mondes, ce roman démonte les rouages du présent et épingle tous les maux qui se profilent à l'horizon, en poussant à l'extrême les dérives de nos sociétés – nos «satiétés», ironise la Canadienne… Tout est là, pêle-mêle. Les calamités écologiques. La planète en ébullition. La monstrueuse paranoïa d'une science sans conscience. La mégalomanie aveugle des multinationales. Les manipulations génétiques. La dictature du virtuel. Le triomphe de la pornographie informatisée. Les mirages de l'hédonisme. L'égolâtrie galopante. La hantise de la jouissance. Le bidouillage des croyances et des utopies. Le sabordage des savoirs dans des universités désormais obsédées par la «CommuNique», où les étudiants achètent leurs dissertations sur le Net et où les «vieux ouvrages» sont expédiés au pilon parce qu'ils tiennent trop de place. «Tout était dénué de sens, écrit Margaret Atwood. Même la langue avait perdu de sa solidité. Elle était devenue ténue, aléatoire, insaisissable.»

C'est dans ce monde vertigineux qu'a grandi Jimmy, le héros du Dernier Homme. Son père était un savant un peu fou, à la Frankenstein. Et son copain Crake, lui, était une sorte de Docteur Moreau égaré dans une époque maboule. Mais ce monde-là a fini par exploser. Sauvagement. Parce que le climat s'est brutalement détraqué et que l'humanité a été décimée par un virus foudroyant, la Mort Rouge. De ce cataclysme, un seul homme a été préservé: Jimmy, le rescapé de l'apocalypse, qui se retrouve miraculeusement perché sur un arbre, dans le no man's land d'une planète dévastée. Le voici donc condamné à jouer les Robinson, avec ses lunettes déglinguées et «un paquet de trous noirs dans son cerveau rabougri». A ses pieds, des montagnes de détritus, des hordes de rats, des sauterelles affamées, et une meute d'elfes étranges aux visages imberbes.

Entre le présent calamiteux de Jimmy et son passé tout aussi effrayant, Margaret Atwood fait courir sa navette, férocement, en tissant la toile de nos dérèglements: son roman, qui tient du pamphlet politique et de la fable prophétique, nous tend un miroir terrifiant. On se croirait chez Mad Max, à l'heure du jugement dernier.