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Margaret Atwood, dans l’ombre de «La Servante écarlate»

Avec «Les Testaments», Margaret Atwood donne une suite à son roman culte. Plutôt que raconter ce qui est arrivé à son héroïne, l’écrivaine canadienne décortique brillamment les rouages de la théocratie dystopique imaginée en 1985 et révèle la pourriture inhérente à tout régime totalitaire

Lasse des récits futuristes pessimistes dans lesquels les hommes résistent courageusement tandis que les femmes sont réduites à un peu de figuration dévêtue, Margaret Atwood publie en 1985 La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) qui adopte un regard féministe. L’action de ce roman rivalisant avec ces classiques de la dystopie que sont 1984, de George Orwell, et Le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, se situe dans une théocratie nord-américaine fondée sur des castes. Les hommes gouvernent, les femmes obéissent et sourient. Tout en bas de l’échelle sociale se trouvent les Servantes assignées à assurer la descendance de leurs maîtres au cours de rituels de fécondation mêlant viol domestique et liturgie biblique.

Le roman, qui se focalise sur une Servante, Defred, a connu un grand succès. Il a reçu plusieurs prix littéraires. Il a été mis à l’index dans divers établissements scolaires pour «sexe illicite, affirmations préjudiciables à la religion, pauvre qualité littéraire, incitation au suicide, désespoir existentiel», etc., toutes accusations attestant de sa valeur. En 1990, Volker Schlöndorff porte La Servante écarlate à l’écran avec Faye Dunaway, Robert Duval et la regrettée Natasha Richardson dans le rôle de Defred. Montré au Festival de Berlin, non distribué en Suisse, ce film propret ne frappe guère les esprits – à peine 5 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis.

Icône universelle

En 2017, adapté en série télévisée, La Servante écarlate «entre en supernova», pour reprendre l’expression du Guardian. Defred devient une icône universelle, sa robe écarlate et son bonnet blanc les symboles d’un féminisme globalisé. Le succès phénoménal du produit s’explique partiellement par sa noirceur, par ses qualités visuelles, par l’excellence des comédiens, particulièrement la fabuleuse Elisabeth Moss dans le rôle de Defred et Ann Dowd dans celui de la terrifiante Tante Lydia.

La conjoncture booste l’engouement pour une série qui, contemporaine de l’affaire Weinstein, participe d’un ras-le-bol mondial contre le sexisme. Par ailleurs, ce qui relevait de la projection conjecturale dans les années 80 ressemble furieusement au monde contemporain. La robe écarlate est aujourd’hui un symbole de résistance à la misogynie de Donald Trump, au chauvinisme mâle, aux lois anti-avortement qui se promulguent en Alabama ou en Irlande, au retour du religieux, aux violences sexuelles impunies, aux femmes voilées, bâillonnées, niées... Comme l’écrit Margaret Atwood dans la postface des Testaments: «Les citoyens de nombreux pays, y compris ceux des Etats-Unis, subissent aujourd’hui des tensions bien plus fortes qu’il y a trois décennies.»

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Très fidèle au livre, la première saison de La Servante écarlate se termine sur une image ambiguë: un fourgon noir attend Defred pour l’emmener on ne sait où – «Et donc, je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur; ou peut-être la lumière», conclut la jeune femme. Le succès a engendré deux saisons supplémentaires multipliant des péripéties récurrentes. L’intérêt s’est effiloché, l’enthousiasme des fans les plus ardents a décru. Margaret Atwood contre-attaque avec Les Testaments. En donnant une suite à son best-seller, l’écrivaine canadienne reprend la main, se réapproprie son univers et démontre la supériorité de l’auteur sur le showrunner.

Ames perdues

Depuis trente ans, les lecteurs lui demandaient ce qu’est devenue Defred. Trop intelligente pour satisfaire cette curiosité, Margaret Atwood préfère donner des éléments de réponse à l’autre interrogation: «Comment Gilead s’est-il disloqué?» – car de l’Empire romain au Reich de mille ans, tout retourne à la poussière. Les Testaments se structure en trois témoignages écrits, retrouvés longtemps après les événements: La Transcription des déclarations du témoin 369 A et du Témoin 369 B, ainsi que Le Testament olographe d’Ardua Hall.

Le premier récit émane d’Agnès Jemina, fille du Commandant Kyle, née à Galaad (nouvelle traduction de Gilead...), promise à son destin de reproductrice et envahie par un sentiment de révolte. Le second rapporte l’existence de Daisy, une adolescente vivant au Canada, qui va découvrir sa véritable identité au fil d’épreuves douloureuses.

Quant au testament, il est de la plume de Tante Lydia. Le soir venu, cette femme redoutable, clé de voûte du régime de Galaad, couche par écrit sa douleur et sa colère. Elle était juge lorsque les femmes américaines ont été déchues de toutes leurs prérogatives par les Fils de Jacob. Arrêtée avec d’autres magistrates, elle a été soumise à des traitements dégradants, affamée, torturée. Elle aurait pu se rebeller et mourir; l’instinct de survie l’a emporté. Elle a choisi de faire allégeance au système. Mais le feu de la révolte ne s’est jamais résorbé.

Avec stupéfaction, on apprend que Tante Lydia, l’implacable garde-chiourme, n’est pas une fanatique, juste une collabo... Cette fêlure au sommet de l’Etat accuse la faiblesse du régime. «Derrière sa façade pure et vertueuse, Galaad était pourri», relève Agnès.

A travers l’histoire des trois narratrices, Margaret Atwood touille l’immonde, cette composante de tout régime totalitaire, et précise la sociologie des strates du pouvoir. Une nouvelle caste entre en scène, les Perles, de jeunes filles missionnaires envoyées repêcher les âmes perdues au Canada. Les Marthas, la caste des cuisinières et gouvernantes, apparaît comme un formidable réseau de pipelettes: libres de circuler, elles rencontrent leurs collègues des autres maisons et sont au courant de tous les secrets domestiques, coucheries, tromperies, activités illicites, assassinats...

Atmosphère paranoïaque

Caparaçonné de principes vertueux, l’homme reste un animal soumis à ses instincts et ce ne sont pas les prêtres pédophiles qui démontreront le contraire. Le Commandant Judd aime les très jeunes épouses et se débarrasse sans scrupule de celles qui prennent de l’âge. Tante Lydia le sait, il sait qu’elle le sait, ils se sourient comme deux crotales dans une atmosphère paranoïaque délétère. «Tout le monde au sommet de Galaad nous ment», découvre une apprentie Tante.

C’est à Berlin, à l’époque du Mur, que Margaret Atwood a conçu l’univers de La Servante écarlate: «Tout ce qui se passe dans cette dystopie future a déjà eu lieu quelque part, et Galaad doit beaucoup au passé puritain des Etats-Unis», rappelle-t-elle. On pense aussi à la théocratie iranienne, aux purges staliniennes, aux lectures biaisées des textes sacrés pratiquées par les extrémistes religieux.

Remarquablement construit, Les Testaments raconte à trois voix les soubassements de Galaad, l’art de la propagande (les campagnes autour de Bébé Nicole, la petite fille «volée» par le Canada), la rhétorique culpabilisatrice, et aussi les lâchetés, les compromissions, l’hypocrisie, les turpitudes et les crimes des bâtisseurs de ce meilleur des mondes, mais surtout le courage des rebelles qui se dressent contre l’injustice. Les trois textes s’assemblent comme les pièces d’un puzzle. Agnès Jemina et Daisy changent de nom et trouvent leur identité propre; elles opèrent leur jonction avec Lydia et, dans l’ombre lointaine de Defred, participent à l’inexorable dislocation de Galaad.


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Genre: roman
Auteur: Margaret Atwood
Titre: Les Testaments
Traduction: De l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch
Editeur: Robert Laffont
Pages: 542 p.

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