Genre: ROMAN
Qui ? Margaret Atwood
Titre: Le Temps du déluge
Trad. de l’anglais par Jean-Daniel Brèque
Chez qui ? Robert Laffont, 445 p.

C’est avec une œuvre terriblement dérangeante que Margaret Atwood s’est imposée comme la grande dame des lettres canadiennes, aux côtés d’Alice Munro. Sa spécialité? Utiliser le registre de l’anticipation et de la science-fiction pour mettre en scène toutes les dérives de notre époque, tous les maux qui transforment notre planète en poudrière et tous les démons qui empoisonnent nos sociétés – ou, plutôt, nos «satiétés», ironise Margaret Atwood. Laquelle a toujours une longueur d’avance pour débusquer le loup du bois car l’imagination du futur, sous sa plume, relève de la prémonition, et pas du délire gratuit. Exemple: La Servante écarlate , un roman désormais célèbre où, il y a un quart de siècle, avec une belle clairvoyance, la Cassandre de Toronto agitait les spectres du fanatisme religieux qui bâillonne les théocraties d’aujourd’hui.

Avec Le Temps du déluge, son nouveau roman, Margaret Atwood continue à observer l’avenir dans le miroir grimaçant du présent, tout en remettant en piste certains personnages déjà rencontrés dans Le Dernier Homme, traduit chez Robert Laffont en 2005. Ce qu’elle y décrivait, c’est un monde menacé par l’autodestruction, où des Frankenstein prométhéens bidouillent les espèces animales et manipulent nos gènes en rêvant d’engendrer d’effrayants surhommes. «Nous sommes triplement menacés, expliquait alors Margaret Atwood, d’abord par le réchauffement climatique, ensuite par la prolifération des maladies contre lesquelles nous n’avons pas de remède et, enfin, par les germes issus des expérimentations génétiques. Nous venons d’ouvrir la plus vertigineuse boîte de Pandore qui ait jamais existé, et il reste peu d’espérance au fond de cette boîte.»

Quand commence Le Temps du déluge, on se croirait dans La Route de Cormac McCarthy. Car l’apocalypse a frappé notre planète, laquelle a été dévastée par toutes sortes de fléaux – l’eau, le feu, les épidémies, autant de punitions divines brutalement tombées du ciel. «C’était le Déluge des Airs et il ravageait les villes, répandait sur son passage la terreur et le massacre, écrit Margaret Atwood. Les lumières s’éteignaient partout: les systèmes tombaient en panne à mesure que mouraient leurs gardiens.» A ce cataclysme, la jeune Toby a miraculeusement survécu. Réfugiée dans un centre de balnéothérapie, cette ancienne employée de SecretBurgers – un fast-food qui recyclait les pires déchets – observe le chaos et distingue, au loin, les tours «vidées de toute vie, délavées, pareilles aux coraux d’un antique récif». Armée d’un fusil pour se défendre contre les bêtes sauvages et les monstres hybrides enfantés par des savants fous – «serprats», «porcons» et autres «rascouses» –, Toby est désemparée. Ce qu’elle ignore, c’est qu’une de ses amies – Ren, danseuse dans un bordel de luxe – a elle aussi été épargnée par le Déluge des Airs, alors que l’humanité s’est éteinte pour avoir «failli à sa tâche sacrée de gardienne de la Terre».

Mêlant passé et futur, visions infernales et flash-back, Margaret Atwood va alors naviguer dans le temps, tout en rameutant les souvenirs de Ren et de Toby, les deux sœurs clonées de Noé. Avant le désastre, elles s’étaient rencontrées au sein de la même secte, les Jardiniers de Dieu, un groupuscule marginal dirigé par un foutraque extrémiste, Adam Premier. Affublé d’une barbe de prophète et d’un caftan qui paraissait «avoir été cousu par des elfes défoncés au hash», ce gourou avait rassemblé ses adeptes sur le toit d’un immeuble transformé en bastille de verdure. Sa mission? Fuir le «monde exfernal», préserver les Jardiniers de Dieu des calamités écologiques et châtier les hommes des destructions qu’ils infligeaient à l’environnement, au risque de tomber à son tour dans les pires excès. Et c’est lui, aussi, qui avait prédit que la Terre se vengerait et que le Déluge des Airs décimerait notre espèce, coupable de tous les maux…

Chez Margaret Atwood, l’anticipation prend toujours le chemin de la satire et, dans cette fable féroce, elle redouble d’ironie pour renvoyer dos à dos toutes les absurdités de notre époque, une époque où les représentants du Bien ont parfois le visage du Mal et où le ridicule triomphe tandis que les sectes les plus fanatiques prolifèrent en prétendant vouloir œuvrer pour le bonheur de l’humanité. Et si Le Temps du déluge fait peur, c’est parce qu’il décrit «des événements hélas proches de la réalité», explique la Canadienne dans sa postface. Cette réalité, elle la transforme en chaos avec une rage incendiaire, au fil d’un récit qui peut aussi se lire comme une parodie biblique: une version faustienne de La Genèse, dans les décors de Jérôme Bosch.

,

Margaret Atwood

Née le 18 novembre 1939 à Ottawa

Booker Prize en 2000 pour son roman«Le Tueur aveugle» («The Blind Assassin»)

«Le Temps du déluge», extrait

«C’était le Déluge des Airs et il ravageait les villes, répandaitsur son passage la terreur et le massacre»