Il ne lui manque plus que le Nobel, à la reine Margaret! Couronnée d’un Booker Prize et de bien d’autres lauriers, traduite dans le monde entier, la grande dame des lettres canadiennes est une véritable institution à elle seule. Sa spécialité? L’anticipation, plutôt que la science-fiction, dans de vertigineuses dystopies qui jouent avec nos angoisses en prophétisant les multiples dérives d’un futur où l’humanité devra déchanter, à tous les niveaux – écologiques, sociétaux, politiques ou éthiques.

Et ce qu’imagine Margaret Atwood n’a jamais rien de gratuit. Il suffit par exemple de relire La Servante écarlate, écrit il y a trois décennies, pour constater que la Cassandre de Toronto a vu juste: avec une étonnante lucidité, elle agite le spectre du fanatisme religieux dans une théocratie totalitaire où «l’Ordre» règne tandis que l’on instrumentalise le corps des femmes, condamnées à être de simples reproductrices – et privées de toute liberté.

«Rien en nous ne doit séduire, nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout», dira l’une de ces esclaves de la maternité. De quoi donner du grain à moudre aux féministes américaines qui, au lendemain des élections présidentielles, se sont emparées de cette fable orwellienne pour en faire un manifeste anti-Trump, le très misogyne locataire de la Maison-Blanche.

Valse à deux temps

Dans C’est le cœur qui lâche en dernier, Margaret Atwood renoue avec sa démarche favorite. Une valse à deux temps, où elle souffle sur les braises du présent avant d’attiser le feu d’un avenir dont Big Brother sera le diabolique metteur en scène.

Ouverture: dans une Amérique frappée de plein fouet par la crise économique, Stan et Charmaine vont toucher le fond. Tout était pourtant bien parti pour ce couple modèle qui, après une lune de miel en Géorgie, avait repris le travail, lui dans la robotique, elle auprès des personnes âgées.

Et puis, soudain, le glas a sonné à cause de «la formidable débâcle financière qui a transformé cette partie du pays en un vrai tas de ferraille». Du jour au lendemain, poursuit l’auteure du Tueur aveugle et du Temps du déluge, «le château de cartes a volé en éclats. Des hordes d’experts à deux balles ont défilé à la télé en faisant semblant d’expliquer pourquoi c’était arrivé, mais ce n’étaient que des hypothèses à la noix.»

Puis tout est parti en eau de boudin. Tout le château de cartes, tout le système a volé en éclats, des billions de dollars se sont évaporés, comme du brouillard derrière une fenêtre

Escargots

Emportés par cette tourmente, Stan et Charmaine ont dû vendre leur maison achetée à crédit et se réfugier dans leur petite Honda, où ils dorment «recroquevillés comme des escargots», la peur au ventre, parce que la racaille est en train de faire main basse sur le pays.

C’est une Amérique à la Mad Max que dépeint alors la romancière, qui donne une dernière chance à Charlaine en l’expédiant dans un bar pourri, en échange de quelques dollars. A la télé, elle tombe sur une pub qui ressemble à un cadeau du ciel et qui vante les mérites du «Projet Positron». Lequel promet à ses futures recrues le plein-emploi, la sécurité et bien d’autres jouvences. Il suffit de se porter volontaire, de rallier la très prospère ville de Consilience et de se laisser guider…

Baguette magique

Voilà donc nos deux Candides en route vers le pays de cocagne où, «tels des pionniers, ils montreront la voie et débroussailleront les chemins vers l’avenir». La règle du jeu? Un mois sur deux, le couple vit dans un luxueux pavillon et travaille pour le bien commun; le mois suivant, il le passe en prison, en alternance avec un autre couple.

Economies garanties, plein-emploi, partage équitable des tâches, équilibre social, la crise sera ainsi éradiquée d’un coup de baguette magique dans la bien nommée Consilience, où, pourtant, les pires démons ne tarderont pas à sortir des coulisses. Parce que la plume de Margaret Atwood finit toujours par se gripper malicieusement, pour le bonheur de ses lecteurs. Lesquels découvriront peu à peu que, en échange de ces belles promesses, les «Positronistes» devront obéir servilement à tout ce qu’on leur impose à l’ombre de l’hôtel Harmonie truffé de caméras de surveillance…

Vaudeville délirant

Stan et Charmaine pourront-ils supporter cette vie où l’intimité n’est plus possible? Au fil des semaines, ce trop radieux phalanstère qu’est Consilience dévoilera son vrai visage, celui d’un bagne liberticide dans lequel les êtres «ne se sentent plus responsables de rien, puisqu’on leur confisque leurs décisions». Et lorsque le malheureux Stan se mettra à fantasmer sur la femme qui dort dans son lit, les nuits où il est incarcéré, sa libido s’emballera dangereusement, de quoi faire basculer le récit vers le plus délirant des vaudevilles.

C’est le cœur qui lâche en dernier est parfois un peu bavard. Mais on sent que la Canadienne s’est beaucoup amusée à l’écrire – Ah! ces pages sur les robots sexuels et les poupées gonflables –, en mêlant comédie burlesque et conte cruel.

Comme dans ses autres dystopies où l’on voit l’humanité forger ses propres chaînes sous la férule d’un Grand Inquisiteur silencieux, dont on ne connaît même plus le visage. Margaret Atwood? Un cocktail détonant d’humour grinçant et de visions cauchemardesques, sur les eaux troubles d’une œuvre qui pointe tous les dérèglements d’aujourd’hui pour mieux les clouer aux piloris de demain.



Margaret Atwood, «C’est le cœur qui lâche en dernier», trad. de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 445 p.