Depuis un certain automne 2008, le modèle économique mondial craque de partout mais les films qui en parleraient manquent cruellement. Quelques lois timides, règlements cosmétiques et politiques emplâtres auront donc suffi pour que tout revienne à la «normale»: financiarisation et accaparement d’un côté, paupérisation et destructions de l’autre, avec ce vague sentiment d’un désastre encore à venir sans que personne n’en soit vraiment responsable. Rare fiction à s’attaquer de front au sujet, Margin Call donne froid dans le dos en explorant la logique à l’œuvre au cœur même du système: dans une banque d’affaires. Un thriller financier plus inquiétant qu’un film catastrophe?

Après sa présentation aux festivals de Sundance et Berlin en 2011, ce film indépendant, premier essai d’un fils de banquier, s’est pourtant bien laissé oublier. Même rehaussée par une belle brochette de stars, la finance ne constitue pas un sujet très spectaculaire. Et puis, entre les plaintes des uns qu’on n’y comprenait rien et les accusations des autres de simplifications outrancières, les attaques n’ont pas manqué.

Condensé crédible

Margin Call est pourtant plus qu’une tentative louable. Le parti pris de son auteur réalisateur, J. C. Chandor, est théâtral: tout concentré sur 24 heures dans un gratte-ciel, la dernière journée avant l’éclatement de la «bulle» des prêts hypothécaires. La progression dramatique, du jour au bout de la nuit, des analystes de base aux preneurs de décision, est implacable. Quant à son écriture, elle équilibre plutôt bien jargon impénétrable (dont le titre) et langage commun (pour que les chefs comprennent).

Bienvenue donc à Wall Street, à la veille de la crise des «supbrime», dans une grande banque anonyme en train de réduire drastiquement son personnel. Lâché, Eric Dale (Stanley Tucci), un analyste qui travaillait sur un nouveau modèle de projection des risques, lègue une clé USB à son jeune collègue Peter Sullivan (Zachary Quinto). Lorsque ce dernier reste tard pour y jeter un œil pendant que les autres «rescapés» sont allés fêter, il découvre la situation inextricable dans laquelle la banque s’est enfoncée. Pris de panique, il alerte son nouveau superviseur Will Emerson (Paul Bettany), qui en réfère au chef des risques, le vétéran Sam Rogers (Kevin Spacey), etc., jusqu’à ce que débarque en hélicoptère le patron lui-même, John Tuld (un Jeremy Irons sépulcral). Est-il encore temps de limiter les dégâts? Et qui portera le chapeau?

«Pas le choix»?

Avec son point de vue et son temps à disposition limités, le cinéaste ne prétend, à l’évidence, ni remonter aux origines de la crise de 2008 ni en exposer les conséquences. Son idée est plutôt d’explorer les mentalités de cette nouvelle «élite» financière, les rouages humains d’un système qui a entraîné le capitalisme au bord du gouffre.

Moins «sexy» que le Wall Street d’Oliver Stone avec sa mise en scène sobre, ce film ne verra personne sortir fasciné par Tuld comme jadis par Gordon Gekko. Son univers de verre et de métal reste glacial, la seule femme (Demi Moore, loin de Proposition indécente et de Harcèlement) ne cherche qu’à se fondre dans ce monde d’hommes. Ici, pas de chevalier blanc ou de ton moralisateur des films dénonciateurs d’antan – ce qui ne veut pas encore dire que les questions de responsabilité et de morale soient esquivées.

Des plus sincèrement navrés aux plus cyniques, tout le monde est compromis, se réfugie derrière un «pas le choix» trop commode, tandis que la vente précipitée des produits «toxiques» devient inéluctable. Et même si la métaphore finale manque de finesse, on n’oubliera pas de sitôt cette nuit de panique tout en haut d’une tour, en parfait contraste avec les débats tellement plus terre à terre de Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron, la suite logique.

VVV Margin Call, de J. C. Chandor (USA 2011), avec Kevin Spacey, Zachary Quinto, Penn Badgley, Paul Bettany, Stanley Tucci, Demi Moore, Simon Baker, Jeremy Irons, Mary McDonnell. 1h49.