Scènes

Margot Van Hove, son corps dans la bataille

Au Théâtre 2.21, à Lausanne, la jeune comédienne sidère par son engagement total dans «Mama», une exploration sans tabou des carcans qui enferment les femmes

Intense. Extrême. Enorme. A la sortie de Mama, solo de Margot Van Hove à voir jusqu’à dimanche au Théâtre 2.21, à Lausanne, les adjectifs alignés par les spectateurs témoignent de leur admiration, sinon de leur stupeur. C’est que cette jeune diplômée de la Manufacture est une comédienne hors pair, entière, à la mesure de Laetitia Dosch, de Marion Duval ou d’Angelica Liddell. Des artistes qui osent et donnent tout sur le plateau pour explorer leur sujet. Ici, dans Mama, travail élaboré avec Floriane Mésenge, Margot Van Hove incarne avec force, voire folie, différents visages féminins – la mère, la fille, la femme-objet, la Vierge Marie – et montre la violence symbolique de ces modèles. Son jeu très en lien avec le public déborde de tous côtés? Une belle manière de dire qu’il est temps que les femmes cassent le moule et se libèrent.

Dès le prologue, qui se déroule dans la cour du 2.21, le jeu est XXL. Sac à commissions à la main, la comédienne interpelle les spectateurs comme ses enfants, qu’elle bêtifie et régente sans pitié. A une jeune femme qui fume au bar, elle lance: «Mais c’est mauvais ça, ma louloute. Tu veux arrêter tout de suite!», avant de lui enlever la cigarette des lèvres et de l’éteindre à terre. Ensuite, au barman: «C’est pas joli joli de servir de l’alcool à des mineurs…» Interloqué, le public rit ou sourit. Plus tard, la mère Courage saisit une pomme dans son cabas et la transforme en ballon de foot. Elle dribble, passe la «po-pomme» à un spectateur, dribble encore et tire! Le public est un peu submergé par cette déferlante d’énergie, mais aussi séduit.

Sincérité bouleversante

C’est que Margot Van Hove déconcerte. D’un côté, elle pourrait irriter avec cette manière rentre-dedans de brusquer l’audience, ce qu’elle continue à faire sans relâche dans la salle où se poursuit le spectacle. De l’autre, elle sidère par sa sincérité bouleversante, son engagement total et sa lucidité, aussi, concernant les injonctions faites aux femmes.

A commencer par la maternité. Tout le début du solo est consacré à cette fonction qui fait souvent «péter les plombs». Poursuivant sur sa lancée d’un jeu XXL, la comédienne compose une mère constamment au bord de la crise de nerfs qui exige tout de ses petits – le public, donc. Nous devons jouer, faire la baleine, manger des carottes, répondre à ses questions. Et quand le public ne suffit plus à son désir dévorant de maternité, la mère fébrile s’adresse à son bébé – un ballon gonflable sous son pull –, qu’elle malaxe, triture, porte à ses oreilles dans l’espoir de l’entendre parler… Plus tard, elle frappe au sol un mannequin en chiffon ensanglanté et le spectre de la violence parentale se dessine sans ambiguïté.

«On se respecte, hein?»

Fatigant? Dense, en tout cas. Car le jeu reste à ce niveau d’engagement lorsque la belle devient une baby doll aux mouvements provocants qui se masturbe en scène ou une mère hurlant dans les douleurs de l’accouchement. Pareil tsunami quand elle compose une enfant qui «aimerait coucher avec son père» et tente de recoller les morceaux de sa maman, un mannequin en dur, cette fois, à qui il manque la tête, une jambe, les bras… Le tsunami connaît pourtant des accalmies. Ce moment où Margot Van Hove s’arrête, regarde avec beaucoup de chaleur les spectateurs et relève à quel point «tout le monde est beau». Des spectateurs qu’elle invite, lors d’une autre parenthèse, à se respecter. «On se respecte, hein?» répète-t-elle plusieurs fois en fixant chacun. «Respecte-toi et après, tu respecteras les autres.»

Si la comédienne, Prix Premio 2019, frappe autant, c’est qu’elle ne cesse de jouer avec nos sentiments. Face à cette série d’embardées, les spectateurs oscillent constamment entre la défiance et l’empathie. On l’aime, on veut la suivre, mais on s’en méfie aussi, car ses personnages peuvent exploser à tout moment et nous obliger à sortir du rang. La charge est d’autant plus troublante que Margot Van Hove a le visage et les formes douces d’une femme-enfant. Un physique qui accentue le trouble entre la menace qu’elle représente et l’affection qu’elle suscite.

Puissante iconographie

Mais si Mama plaît encore, c’est que, sous la direction de Floriane Mésenge, le spectacle voyage à travers les archétypes féminins au gré d’images puissantes et inspirées. Le ballon gonflable, celui qui figure le bébé, qui, une fois explosé, est déposé sous la pomme de la connaissance. La jeune femme offerte qui, recouverte de bière, se déhanche sur la table des festivités. Ou encore la Vierge qui fume, prend une pause méritée avant de tenter de sauver tous les bébés de l’humanité. Cette iconographie entre christianisme et féminisme rappelle Angelica Liddell. Comme l’artiste espagnole, Margot Van Hove n’a pas peur de saigner en scène pour défendre ses idées.


Mama, jusqu’au 13 octobre, dans le cadre de Singuliers pluriel II, festival de monologues, Théâtre 2.21, Lausanne.

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