Une journaliste, militante écologiste avant l’heure? Une peintre naturaliste inspirée par le Valais? Une dessinatrice «hallucinée», dont les personnages chimériques ont passionné les psychiatres? Mais qui donc est Marguerite Burnat-Provins (1872-1952)? Une «rebelle à toute catégorie», répond Nathalie Chaix, directrice du Musée Jenisch et commissaire d’une exposition rétrospective consacrée à l’œuvre foisonnante de cette artiste inclassable.

Très vite, Marguerite Burnat-Provins a piétiné les normes de son entourage bourgeois. A peine installée à Vevey avec son époux, Adolphe Burnat, elle ne peut se tenir tranquille. Elle ouvre un commerce d’objets d’art décoratif, réalise des affiches pour la Fête des Vignerons, polémique dans les journaux… Cette soif de visibilité lui vaut la réprobation des femmes de sa belle-famille. Dix ans plus tard, sa relation tendue avec son entourage se mue en rejet absolu lorsqu’elle quitte son mari pour un homme plus jeune et – pire encore – fait étalage publiquement de ses émois érotiques dans des textes flamboyants.

Le son du tocsin

Il était temps de montrer en Suisse l’œuvre de Marguerite Burnat-Provins, estime Nathalie Chaix, car «elle est d’une grande modernité». On retient en particulier les dessins qui composent sa série intitulée Ma ville. Ce véritable répertoire de personnages fascine par la virtuosité du trait et n’est pas sans évoquer les allégories de Bruegel l’Ancien, l’un des maîtres étudiés par Marguerite Burnat-Provins pendant sa jeunesse.

C’est la guerre qui déclenche la naissance de Ma ville. L’artiste a déjà un riche parcours créatif, quelques succès, et un certain nombre de désillusions. Fragilisée émotionnellement, elle se sent transpercée par le son du tocsin, un jour de 1914, alors qu’elle réside dans sa famille. La cloche signale la mobilisation des hommes, dont plusieurs des siens. Font alors irruption dans son esprit des «centaines de noms aux sens obscurs, déconcertants voire rocambolesques». Par la suite, patiemment et pendant plus de vingt ans, elle donnera un visage à près de 3000 êtres fantasmés: hommes, femmes, êtres hybrides mêlés d’animalité ou animaux personnifiés. Autant de représentants de différents corps de métiers et de rangs sociaux. Autant de personnifications des vices et des vertus, ainsi que des émotions primaires.

La puissance expressive et la maîtrise de la composition sont encore soulignées par l’économie de moyens à laquelle s’astreint Marguerite Burnat-Provins. Car elle vit dans un dénuement à la fois subi et revendiqué, et dessine sur des bouts de papiers récupérés. Quand enfin ses dessins trouvent leur public, ils sont disséminés entre de multiples mains. Bien loin de ce que l’artiste avait espéré. «Aujourd’hui, on ne peut pas séparer les personnages qui se complètent. Je l’ai toujours senti – ils sont soigneusement annotés et datés», confie-t-elle dans une lettre.

Jeu de résonances

Autre attrait de l’exposition du Musée Jenisch: faire dialoguer les dessins de Marguerite Burnat-Provins avec des pièces de plasticiennes contemporaines, Christine Sefolosha et Sandrine Pelletier. La première présente des monotypes et des dessins. La seconde propose notamment des «canopes funéraires de chats» en céramique, contenant les cendres de ses propres félins décédés, ainsi que des créatures en broderie et dentelle, «délicatement» monstrueuses.

Roman: «Hôtel», de Marguerite Burnat-Provins

Entre l’aïeule et ces contemporaines, le jeu des résonances peut aller loin. Par exemple, Christine Sefolosha et Sandrine Pelletier n’ont réellement «décollé» qu’après leur départ à l’étranger. Malgré ses plaintes d’être ballottée d’un pays à l’autre, Marguerite Burnat-Provins s’est elle aussi révélée à force de dépaysement. «Comme elle, j’ai suivi mon mari, à 19 ans, en Afrique du Sud. Je faisais partie de la communauté blanche mais sans réussir à m’y intégrer. J’ai alors découvert les townships et les artistes qui y vivaient. Comme Marguerite, j’ai vécu une puissante prise de conscience: l’apartheid était une forme de guerre très violente qui m’a bouleversée», explique Christine Sefolosha.

Elle a donc tout quitté pour une autre vie, plus ardue, et se construire en tant qu’artiste. «Je me suis retrouvée dans les dessins de Marguerite Burnat-Provins. Je n’étais plus seule! Longtemps, mes créations ont été considérées comme de l’«art outsider». Pourtant, je n’avais pas le sentiment de faire partie de la communauté de l’art brut…» Aujourd’hui pleinement reconnue, elle décrit son œuvre comme «un questionnement pour apprivoiser les événements violents et douloureux» de l’histoire, et de chaque vie.

Expressionnisme inspirant

Sandrine Pelletier, de son côté, avoue partager avec Marguerite Burnat-Provins une fascination pour l’abîme, pour le décor et pour le mystique. «Ses dessins sont très inspirants par leur expressionnisme et leur polymorphie. Il faut la faire découvrir aux jeunes artistes!» Un point commun s’esquisse encore… Lorsqu’on tente de définir son art, Sandrine Pelletier se cabre carrément. «On m’a longtemps reproché d’être partout et nulle part, de ne rentrer dans aucune case. J’en ai fait ma force.»

Qu’elle se nomme Marguerite, Christine ou Sandrine, chacune a fui la norme confortable mais étouffante. «J’estime que l’art et la vie, inséparables, sont une route droite au milieu de laquelle il faut marcher en oubliant les susceptibilités, les intérêts, les servitudes», écrivait d’ailleurs Marguerite Burnat-Provins.


Marguerite Burnat-Provins, Musée Jenisch, Vevey, jusqu’au 7 mars 2021.