A la fin, dans un décor de panneau translucide, de matelas nu, après un long branle-bas de guitare dorée et de trompette brute, Sandrine Bonnaire dit encore: «Je vois que l’homme pleure couché sur la femme.» Elle dit que ces gens sont submergés par le silence. La voix de Sandrine Bonnaire est une douceur intransigeante. Elle est, comme l’écriture de Marguerite Duras, un doute ponctué. Et dans ce spectacle, où le souffle d’Erik Truffaz, la basse de Marcello Giuliani irisent deux textes lus de Duras, on se prend à chercher qui des trois est le plus mélodique.

Ils ont joué une quinzaine de fois en France, dont au Printemps de Bourges, et ils reviennent en Suisse. Erik Truffaz est un lecteur avide, il déjeune avec Proust et dîne avec Emmanuel Carrère ou Jean Echenoz: «Je lui ai écrit pour lui dire mon admiration. Il m’a répondu que nous avions un point commun. Un nom de sept lettres qui finit par z.» Truffaz a un jour accompagné Jacques Weber sur une scène. L’acteur y a dit Le coupeur d’eau, de Duras, une nouvelle funeste où les ordres sont les ordres et la mort vient au bout.

Grand corps désarticulé

Truffaz savait alors qu’il allait à son tour monter un spectacle autour de Duras, il lui manquait une voix. Ce qui frappe depuis plus de vingt ans qu’Erik Truffaz occupe le terrain, c’est sa capacité magnétique: il a tenu sa trompette devant le compositeur Pierre Henry, devant le dessinateur Enki Bilal, devant des orchestres symphoniques, un DJ mexicain, des tambourineurs vaudous. Il n’aime rien tant que frotter son pavillon contre des forces qui le dévieront, sur des terres meubles, là où ça pique.

En parallèle, Sandrine Bonnaire est allée l’écouter à l’Olympia, sur le conseil d’un ami. La musique, chez Bonnaire, est un prérequis; elle a déjà réalisé un portrait de Marianne Faithfull, un autre de Jacques Higelin. On l’appelle à Montmartre pour qu’elle raconte sa version des faits: «J’ai vu Truffaz sur scène, ce grand corps désarticulé, il portait un chapeau, je ne voyais que son grand nez, cet être à la fois ancré et aérien. Il était un chat. J’ai adoré.»

En sortant du concert, Bonnaire fouille internet – elle est en train d’écrire un film sur sa grand-mère, une fiction dont le titre de travail s’impose, «Le bruit du silence» – et elle utilise les disques de Truffaz comme décor. Et puis elle reçoit un appel du trompettiste. «Je crois qu’il m’avait d’abord confondue avec Sandrine Kiberlain. Mon pierrot dans la lune. Et puis, quand il a saisi qui j’étais, je crois qu’il a aimé ma voix.» Pour monter ce spectacle, ils font appel au metteur en scène Richard Brunel, qui imagine des corps frôlés, des pauses de chair. La musique y est un appel d’air, un regard en contrebas de l’émotion.

Pop atmosphérique

Deux textes sont sélectionnés, L’homme atlantique et L’homme assis dans le couloir, de courts récits d’absence, d’attente, débarrassés des affèteries. Comme pour la lecture avec Jacques Weber, comme pour celle qui suivra à Vidy en février avec Jean-Luc Bideau, Erik Truffaz a demandé à son partenaire en crime Marcello Giuliani d’improviser avec lui: «S’il est Keith Richards, je suis Mick Jagger.»

Depuis l’album Bending New Corners, qui révèle en 1999 le Erik Truffaz Quartet au monde, ces deux-là sont rivés l’un à l’autre. Autant Truffaz est rond, presque bonhomme, autant Giuliani est tranchant; leur musique, qui prend à la pop atmosphérique et à la haute voltige, est une chimie qui relève pour beaucoup de ces éléments contraires. Au prochain festival de Cully, ils reprendront d’ailleurs la musique qu’ils enregistraient il y a vingt ans et qui a sans doute ouvert de nouveaux territoires en jazz.

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Sur scène, Bonnaire effleure la contrebasse et la nuque de Giuliani, puis le dos rond et les pieds nus de Truffaz. Ce spectacle est une danse presque statique, un ménage à trois dont les mots sont d’abord traités en sons. En parallèle, la comédienne et réalisatrice a commencé à filmer le musicien pour un documentaire qu’elle signera: «J’ai pris ma petite caméra et je l’ai suivi à Istanbul. C’est un artiste merveilleux.» Erik Truffaz, lui, a écrit la musique de la prochaine fiction de Sandrine Bonnaire, avec des cordes, une clarinette et un hautbois: «Quelque chose entre Arvo Pärt, Erik Satie et moi-même!»

Une forme d’égalité

C’est assez beau d’entendre des artistes s’admirer. Bonnaire, dans la conversation, évoque volontiers Maurice Pialat, William Hurt, Jacques Higelin, les ogres qu’elle a croisés: «J’ai toujours été fascinée par des gens en plein chahut, des insatisfaits, ceux qui ne considèrent rien pour acquis. Je ne me suis jamais laissée manger. Même avec les pygmalions, même avec Pialat que j’ai rencontré à 15 ans, j’ai pu installer une forme d’égalité.»

C’est peut-être ce qui touche dans ce triangle mélomane qui surgit au fil de L’homme A. Bonnaire, Giuliani, Truffaz, trois êtres polyphoniques qui pensent au chant avant la présence, qui semblent tendus vers le désir de rencontre.


«L’homme A, d’après Marguerite Duras», avec Erik Truffaz, Sandrine Bonnaire et Marcello Giuliani. Le 15 décembre au Théâtre du Crochetan, Monthey, et le 16 au Théâtre de Beausobre, Morges.