Théâtre

Le mari, la femme, l’amant: les tg STAN dissèquent le tourment

A Genève, les artistes flamands auscultent le couple à travers les yeux de Harold Pinter. Il n’y a pas d’amour heureux et tout le monde ment, disent ces drôles avec leur jeu si saisissant

Le mari, la femme, l’amant: les tg STAN dissèquent le tourment

Scènes A Genève, les artistes flamands auscultent le couple à travers les yeux de Harold Pinter

Il n’y a pas d’amour heureux et tout le monde ment, disent ces drôles avec leur jeu si saisissant

Ces diables de Flamands! Si justes, si puissants, si prenants! Chaque fois que les drôles de tg STAN passent au Théâtre Saint-Gervais, leur point de chute romand, ils soulèvent une vague d’enthousiasme auprès du public, sidéré par leur sens du concret. Dans la bouche de ces comédiens – mais aussi dans leur corps, leurs mimiques, leurs regards, leurs gestes, etc. – les mots d’auteurs, contemporains ou classiques, prennent un poids troublant, celui de la réalité, ici et maintenant.

Depuis quelques années, le couple fait partie de leurs préoccupations. Ces jours, c’est Pinter, après Bergman ou Ayckbourn, qui s’invite dans notre salon. Comme un proche, un ami. Pourtant, les trois acteurs à l’œuvre ne cachent rien de l’artifice. Manipulant mobilier, accessoires et sono sur scène, ils dévoilent sans cesse les ficelles du métier. Mais, plus ils montrent qu’ils jouent, plus ils frappent au cœur du spectateur. Des diables, oui.

Il en va des tg STAN comme de Peter Brook ou de Bob Wilson. Ce sont eux que l’on va voir avant de s’intéresser à l’auteur. Question de patte, de signature. Laquelle? Le rejet du bluff. Tg STAN, pour Stop Thinking about Names, est un collectif créé à Anvers en 1989 par quatre jeunes diplômés du Conservatoire qui n’ont jamais souscrit à la mystification. Impossible, selon eux, de faire croire au public qu’un acteur est Hamlet ou Dom Juan. Mieux vaut qu’il admette qu’il voit des comédiens au travail. «Ainsi on gagne du temps et les spectateurs peuvent aller directement au texte sans passer par l’illusion trompeuse», observait Frank Vercruyssen, il y a un an (LT du 01.03.2015).

Frank Vercruyssen, justement. Il est l’un des quatre fondateurs de tg STAN et l’un des trois protagonistes de Trahisons, partition affolante de Harold Pinter qui dissèque les rapports amoureux, officiels et officieux. Dans cette pièce de 1978 qui remonte astucieusement le cours du temps – l’action débute en 1977 et se termine en 1968 –, Frank Vercruyssen joue Robert. Le mauvais rôle, a priori, puisque l’amour fou se noue entre sa femme (Jolente De Keersmaeker) et son meilleur ami, Jerry (Robby Cleiren). Sauf que chez Pinter, il n’y a pas de beaux, ni de mauvais rôles. Chaque personnage traîne son lot de rêves fumeux, de rendez-vous manqués, d’espoirs piétinés. Et, surtout, chacun avance masqué.

A ce jeu de la vérité voilée, Robert n’est pas le dernier. Il pourrait bien être plus informé qu’il n’y paraît… Mais chut, car le suspense fait aussi l’intérêt de ce chassé-croisé.

En 2006, Philippe Mentha a proposé une version oppressante de la partition. Une approche glaciale, figée, qui réunissait autour de Juliana Samarine en Emma, Jacques Probst dans le rôle de l’amant et Michel Voïta dans celui du mari. Le poison agissait par lente infusion, l’effet était garanti.

Avec les tg STAN, on est dans une tonalité beaucoup plus musclée. A l’exception de la première scène où les silences traduisent l’inconfort des retrouvailles, les tableaux s’enchaînent à vitesse grand V et les acteurs disent leur texte avec une formidable simplicité. Sans oublier la pointe d’accent flamand qui ajoute une proximité, un charme particulier.

D’un côté, les sujets triviaux, les vacances en Italie, les auteurs à la mode – les deux hommes sont dans le domaine littéraire –, le squash qui noue les amitiés ou encore l’angoisse des bébés. De l’autre, les aveux frontaux, de la déclaration enflammée à l’extinction de la passion, en passant par la liaison, accidentellement dévoilée. Pinter est impitoyable de cruauté. Le moindre effort pour s’élever au-dessus de la médiocrité, le Prix Nobel le sanctionne par un dur retour à la réalité. Avec leur jeu direct, leurs regards dubitatifs, leur corps qui semble penser, les tg STAN font ressortir les tensions larvées. On rit parfois, mais, souvent, on est étranglé par l’émotion face à ces petits humains et leur petit destin. Aimer? A quoi bon, soupire Pinter, puisque tout fuit, passe et s’éteint.

Trahisons, jusqu’au 28 fév., Théâtre Saint-Gervais, Genève, 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

Dans la bouche de ces comédiens, les mots prennent un poids troublant, celui de la réalité, ici et maintenant

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