Un long malentendu. Il aura fallu près de vingt ans pour que David Sylvian, chanteur et compositeur inspiré, parvienne à corriger l'image lisse et glaciale de Brummel languissant. Les premières années de la new wave auront été fatales à plus d'un groupe. Davantage que les sonorités clinquantes, célébrées aujourd'hui par toute une génération de DJ's, l'esthétique de cette période froide et prétentieuse a collé à la peau de bien des musiciens. Ainsi de Human League, Talk Talk ou David Sylvian, dont le groupe Japan fut une des formations majeures du début des années 80.

A l'époque, le compositeur-interprète était autant une image qu'une voix. Après des débuts glam vite oubliés, David Sylvian devient le nouveau Bowie. Le chef de file des chanteurs dandys, séduit par la culture asiatique, par les expérimentations sonores et par les costards mauves. En 1982, en plein boom de l'album Tin Drum, disque essentiel de la new wave kitsch, le jeune Britannique saborde son groupe et s'engage dans une exploration solitaire de tout le panorama musical. Suivent alors trois albums solos. Trois disques d'un raffinement extrême, qui voient le musicien collaborer avec des instrumentistes magistraux couvrant tout le spectre des musiques expérimentales. L'avant-garde seventies du rock (Holger Czukay et Robert Fripp), le jazz futuriste (Kenny Wheeler), le folk futuriste (Michael Brook): les musiques les plus diverses inspirent le chanteur anglais.

Si l'aura de David Sylvian croît auprès des vrais mélomanes, son image publique reste inchangée. La sophistication de ses compositions irrite le public pop, l'ombre imposante de son passé de garçon coiffeur agace les amateurs de jazz et de musique expérimentale. David Sylvian n'en a cure. Il réactive le projet Japan, rebaptisé Rain Tree Crow, le temps d'un album fragile et hypnotique, collabore avec le guitariste Robert Fripp, puis disparaît.

Installé aux Etats-Unis, où il partage sa vie avec la divine chanteuse Ingrid Chavez, David Sylvian se met patiemment à l'écriture d'un nouvel album. Cinq ans plus tard, Dead bees on a cake salue l'affirmation d'un auteur majeur de la musique actuelle. Un auteur réconcilié avec lui-même et le monde qui l'entoure. Fluide et relâchée, sa pop délicate glisse avec élégance de registre en registre, de continent en continent.

David Sylvian: Je pense qu'avec le temps j'ai digéré mes influences. Les musiques qui font surface dans mon album ne sont pas précisément celles que j'écoute aujourd'hui. Par exemple, sur plusieurs des pièces instrumentales on ressent l'écho de la période électrique de Miles Davis. Même si je n'ai plus écouté ses albums depuis des années, ils font partie aujourd'hui de mon héritage, mieux: de mon vocabulaire. Je n'aime pas trop l'idée de collage, je préfère le concept de création hybride, de tricotage organique de musiques et de traditions qui se nourrissent. En ajoutant ma voix et son timbre totalement étranger au jazz comme au blues, je crée ainsi un univers hybride. Composer, pour moi, c'est aussi apprendre sur d'autres musiques.

Le Temps: Vous incarnez pour beaucoup l'archétype du musicien européen, féru de culture et de philosophie. Pourquoi avez-vous gagné les Etats-Unis?

– J'ai quitté l'Angleterre parce que j'étais arrivé à une impasse. La plupart des relations que j'avais entretenues s'effilochaient. Je ne supportais plus de vivre dans un environnement surchargé de références et d'informations. Chaque rue, chaque maison de Londres a une histoire. Tout cela m'étouffait. J'ai eu besoin de me nettoyer, de me libérer aussi bien d'un certain milieu culturel que des divers stimuli qu'il peut produire. Je n'avais jamais considéré les Etats-Unis comme une alternative. Et puis, lors d'une session à New York, j'ai rencontré Ingrid Chavez. C'est pour elle que je me suis établi en Amérique. Au début, Ingrid et moi avons beaucoup écrit de musiques en commun. Et puis, ma première fille est née. Toute notre attention s'est orientée vers la famille. Je n'ai pas voulu sacrifier ma vie à mon travail de compositeur. Je crois d'ailleurs que le fait d'avoir une cellule familiale stable est salutaire artistiquement, cela évite de sombrer dans une psychose obsessionnelle, de ne voir la vie qu'à travers l'art. Je crois que cette expérience de père a rendu ma musique plus forte, plus humaine…

– Au fil de vos enregistrements, les références religieuses et spirituelles sont devenues omniprésentes. Quel réconfort cherchez-vous dans les croyances orientales?

– Le contact avec différents maîtres m'a permis de développer ma discipline de travail. Cela n'a pas seulement influé sur ma vie de tous les jours, mais aussi sur ma créativité. A une certaine période de ma vie, j'ai envisagé de m'éloigner de la musique. Mes maîtres m'ont alors convaincu que chanter, c'était ma discipline. Et c'est vrai que l'acte de chanter m'apporte énormément de plaisir. C'est un acte de foi qui, lorsqu'on le reconnaît, lorsqu'on le proclame, prend d'autant plus de poids. Et cela ne doit pas se limiter au chant mais à toute la vie. C'est ce dont je parle dans la chanson I surrender. Certaines personnes estiment que se rendre, se donner à quelqu'un c'est un acte unique. Pour moi, c'est un acte continu que l'on doit réaffirmer sans cesse.

– D'où vient votre passion pour l'Orient?

– Adolescent, je me rappelle avoir été fasciné par des films et des documentaires sur l'Asie. Vivant dans un environnement triste et déprimant, j'étais séduit par l'étrangeté, par le côté insolite de l'Orient. Je découvrais un univers fantastique dans lequel j'imaginais pouvoir m'échapper et vivre. J'avais une conception très romantique de l'Asie. Progressivement, ma relation s'est approfondie. J'ai vécu régulièrement au Japon, entre 1980 et 1986. Je sentais une connexion profonde entre mon monde et l'Orient. C'est paradoxal, parce que je m'y sens totalement étranger: je sais que je ne serai jamais accepté par cette culture. C'est peut-être cette aliénation qui me séduit, qui m'est confortable. Bien sûr, par la suite, le bouddhisme m'a encore plus rapproché de l'Asie, comme par ailleurs la collaboration avec des musiciens comme Ryuichi Sakamoto.

– Vous avez collaboré avec de nombreux artistes. Comment gérez-vous le travail d'équipe?

– Lorsque je m'implique dans un projet, que je peux percevoir précisément le potentiel d'un morceau, je ne supporte pas de voir les choses aller à vau-l'eau. C'est ce qui s'est passé avec Japan, puis Rain Tree Crow. Je me voyais obligé de passer des heures à palabrer avec tel ou tel membre, à le convaincre qu'il fallait travailler encore le morceau, soit le dénuder, soit le compléter. J'ai la chance de pouvoir sentir le potentiel d'un morceau très rapidement, je crois pouvoir défendre clairement mes arguments, pouvoir en général bien traduire en mots des idées musicales. Quoique, sur Dead bees on a cake, cela ait été mon grand problème. C'est pourquoi j'ai dû multiplier les expériences avec les musiciens, pour ensuite élaguer, aller à l'essentiel.

DEAD BEES ON A CAKE, David Sylvian, CD Virgin/EMI.