Musique

Maria Bonzanigo, enfant de la balle

Cette collaboratrice de longue date de Daniele Finzi Pasca a écrit des musiques pour le Cirque du Soleil ou les Jeux olympiques. Danseuse, chorégraphe et clown, elle est la «compositrice principale» de la Fête des Vignerons

Ils font la Fête: des librettistes aux compositeurs, «Le Temps» dresse le portrait de cinq acteurs majeurs de la Fête des Vignerons.

Retrouvez les autres portraits:

Blaise Hofmann, l’enfant des vignes
Stéphane Blok, enfant du Léman
Jérôme Berney, enfant du jazz
Valentin Villard, enfant de chœur

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L’automne s’invite sur la terrasse de l’Hôtel des Trois-Couronnes. Un peu de neige saupoudre les Alpes. Maria Bonzanigo admire ce panorama qui la ramène à ses jeunes années, quand elle habitait à Yverdon et venait se promener en famille sur les bords du Léman. La Fête des Vignerons, elle l’a découverte en assistant à celle de 1977. Un souvenir extraordinaire de «gens qui tournent». Et aussi un regard sur les coulisses à travers des copains plus âgés qui tenaient le rôle des blés.

Sa mère dirigeait une école de danse. La petite Maria était prédestinée au mouvement. «La danse et la musique m’ont sauvée de la tristesse, du deuil, de l’étouffement. L’art m’a donné le souffle de la vie. Sinon, j’aurais étouffé, je crois.» La danse, le geste, l’élan participent à son travail de compositrice, lui permettent de saisir le décalage qui peut exister entre la partition et le geste. Parfois même, elle danse en composant… Elle est clown aussi. Il fut même un temps où elle se présentait en disant juste «je suis clown». Alors on la croit quand elle garantit que la Fête ne manquera pas d’humour.

Les exigences du cirque

Maria Bonzanigo a étudié la composition auprès de Paul Glass, et enseigné la danse dans l’école de sa mère. Il y a plus de trente ans, elle rencontre Daniele Finzi Pasca, le concepteur de la Fête des Vignerons 2019. Ils comprennent immédiatement qu’ils sont faits pour travailler ensemble. Il avait une vision très claire du théâtre, elle de la danse et de la musique. Ils partagent une même vision poétique, un même «sens du beau». Ils ont partagé les mêmes aventures, le Teatro Sunil, la Compagnia Finzi Pasca, le Cirque Eloize, le Cirque du Soleil, sans oublier les cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques de Turin et Sotchi… Avec le metteur en scène et le scénographe Hugo Gargiulo, son compagnon, Maria Bonzanigo constitue le noyau tessinois de la Fête.

Elle a le titre de «compositrice principale». C’est-à-dire qu’elle chapeaute ses ailiers, leur traduit la sensibilité de Daniele Finzi Pasca, veille à garantir l’uniformité stylistique, tout en laissant une totale liberté à Jérôme Berney et Valentin Villard. Du premier, clairement jazz, elle salue la sensibilité, le côté festif et empathique, les solutions «simples et belles qui donnent de belles chaleurs à la musique». Du second, un «magnifique musicien», pointu et très expérimenté malgré sa jeunesse, elle admire «la faculté d’exploiter les possibilités de tous les instruments».

Elle-même, ayant travaillé toute sa vie pour le théâtre, est rompue à une forme d’écriture extrêmement malléable qui répond aux exigences du cirque. Son point fort est de sentir ce qui convient aux images: «Je suis comme un chien truffier qui sait où aller chercher», s’esclaffe-t-elle. Elle n’a pas l’impression que sa partition soit plus féminine que celle de ses partenaires: «Je crois que les trois ont une composante féminine.»

Définir l’âme de la Fête

Elle s’est plongée dans les archives de la Confrérie des Vignerons afin de comprendre comment s’est développé le langage de la Fête et définir «l’essentiel, ce qui constitue l’âme de la manifestation», repérer aussi les airs incontournables, qu’on peut modifier «non pour trahir mais pour innover». Comme ce langage remonte au-delà du XIXe siècle, elle s’est demandé à quoi ressemblaient les sonorités des premières célébrations. Elle a écouté des enregistrements réalisés par des ethnomusicologues des années 1960 sur lesquels des personnes âgées chantent et peut assurer qu’il existe une tradition musicale vaudoise.

Parlant du tango, Borgès a dit que «la mélodie légère dure plus longtemps que l’homme de chair». Maria Bonzanigo retourne le postulat: «Si la mélodie légère dure, c’est parce qu’il y a des hommes de chair qui se l’approprient. C’est ainsi qu’elle résiste au temps. Et participe de l’âme humaine.»

Musicienne d’images

Enfant, Maria Bonzanigo aimait Henri Dès, qui chantait alors pour les adultes. Elle admire toujours Gilles et Urfer. Ses maîtres sont Léonard de Vinci pour son esprit universel et sa curiosité, Paul Glass qui l’a incitée à respecter la tradition sans craindre de se lancer dans le XXIe siècle. Bach la touche énormément, de même que les compositeurs russes, et puis Debussy et Ravel…

Musicienne d’images, «vivant l’art de façon synesthétique», elle aime le cinéma de David Lynch, particulièrement Une histoire simple, et celui de Tarkovsky, auquel elle associe le compositeur Edouard Artemiev. Elle a composé la musique du documentaire CERN, le sens de la beauté, de Valerio Jalongo. Ce travail l’a passionnée: son père était médecin, son frère géologue, sa sœur architecte. La science était bien représentée à la maison, et Maria curieuse de physique et d’astronomie – «C’est ma voie ratée», sourit-elle.

Créer une intimité avec le public

Les Tessinois ont développé une méthode de travail, appelée «théâtre de la caresse», qui prône le geste invisible et l’état de légèreté. Cette douceur fait le charme de spectacles poétique, comme Nebbia ou Donka. Mais résiste-t-elle au gigantisme des cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques? Malicieuse, Maria Bonzanigo se réfère aux dessins de Sempé, de grandes images prêtant toujours attention au détail humain, ce petit bonhomme que l’on cherche dans le décor. Une même logique s’applique à la célébration veveysanne: contrairement à la Fête de 99, ouverte sur le lac, celle de l’an prochain se referme comme un nid, non pour exclure le Léman, mais «pour permettre le recueillement, créer une certaine intimité avec le public».

Passionnée de mythologie grecque, Maria Bonzanigo voit sans douleur Bacchus, Cérès et Palès déserter la Fête. Introduits sur la Riviera lémanique à une époque se réappropriant les symboles de l’Antiquité gréco-latine, les anciens dieux ont-ils leur place sur un territoire aussi éloigné de la Grèce? Au musée de Vevey, la compositrice a vu des trompes celtiques. Elle se demande si ce n’est pas du côté de ces antiques cors des Alpes que l’inspiration devrait se ressourcer?

La danseuse porte un tutu blanc, le clown un nez rouge. Alors, Maria, rouge ou blanc? Elle rit: «En voilà une bonne question! J’ai toujours été plutôt rouge. Mais là, je me suis mise au blanc, j’en bois plus que de rouge.» Elle est des nôtres – et y en a point comme nous!


Repères

1966 Naissance à Lausanne.

1984 Rencontre Daniele Finzi Pasca.

2005 Compose la musique de «Corteo» pour le Cirque du Soleil.

2006 Jeux olympiques d’hiver de Turin.

2007 Musique et chorégraphie de «Nebbia».

2011 Création de la Compagnia Finzi Pasca.

2019 Fête des Vignerons.

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