Maria Nurowska

Celle qu'on aime

Trad. de Christophe Jezewski et Claude-Henry Du Bord

Phébus, 290 p.

Elle avait du chien, cette dame de cœur. Au physique, avec son visage triangulaire et ses yeux bridés, elle ressemblait à Bette Davis. Au moral, c'était une mangeuse d'hommes mais, surtout, une dévoreuse d'absolu. Une cavaleuse, dont la trop courte existence se dessine comme un trait de foudre. Avec une ouverture à la Visconti, et un final à la Simenon. De qui s'agit-il? D'une sauvageonne polonaise, la comtesse Krystyna Skarbek (1909-1952), que l'Histoire aurait oubliée si la romancière Maria Nurowska ne l'avait délivrée de son purgatoire pour lui rendre justice. Et la remettre en selle, elle qui naquit à cheval au large d'une Pologne romantique, et traversa la vie au galop avant de se faire abattre par un amant fou.

Un manoir au toit de bardeaux. Tout autour, une symphonie d'ormes et de bouleaux, comme dans un roman d'Iwaszkiewicz. Des ancêtres aristocrates, en camail de zibeline. Un lointain cousinage avec Chopin. Un père amateur de courses hippiques, et bientôt ruiné. Une mère qui se prélasse dans un nuage de Guerlain et achète ses bijoux à Rome. C'est dans ces décors de conte de fées que naît, au début du siècle, Krystyna Skarbek. Elle rêve d'être écuyère. Ou championne de ski. Elle est douée pour tout. Aux invités, elle récite des poèmes de Verlaine, accoudée à la grande table de bois de rose.

Et puis, soudain, l'enchantement disparaît, au seuil des années 30, lorsque son père meurt et que sa famille est contrainte de vendre le manoir pour éponger ses dettes. Krystyna s'envole alors vers la capitale. Trouve un emploi dans un bureau, où elle exhibe ses longs bas noirs, dernière mode, «qui lui coûtent la moitié de son salaire». Séductrice fauchée, elle postule pour le titre de Miss Varsovie, épuise une copieuse brochette d'amants, et finit par épouser un ex-chauffeur de Rockefeller devenu diplomate, lequel l'entraîne à Londres à la veille de la guerre.

Cette guerre, elle l'affrontera de plein fouet, en choisissant son camp: la résistance contre le nazisme. Avec, désormais, un nouveau visage, celui de Mata Hari. Enrôlée par les services secrets britanniques, la belle Polonaise va se rendre clandestinement à Budapest, en décembre 1939, pour organiser la lutte et orchestrer le transfert des prisonniers vers les territoires alliés. Au passage, elle tombe dans les bras d'un autre kamikaze de sa trempe – Andrzej Kowerski, peut-être son seul amour – avant de sauter dans un train puis de chausser ses skis pour gagner la Pologne, en février 1940, dans un déluge de neige et de blizzard. C'est alors qu'elle changera de nom afin d'échapper à l'ennemi, deviendra Christine Granville, et écumera le pays comme une héroïne de Jules Verne ou de John Le Carré. Avec la mort, elle flirte mieux encore qu'avec les hommes. «Le danger lui était aussi nécessaire que l'air pour respirer», écrit Maria Nurowska.

On la retrouve ensuite au Caire. Puis en France, dans le Vercors, où elle prend le maquis, nargue la Gestapo, organise l'évasion des résistants emprisonnés. A la Libération, elle s'installe en Angleterre. On la décore pour ses exploits. Il lui reste alors à tourner la dernière page: le 15 juin 1952, un Irlandais la poignarde dans un hôtel londonien. «Je l'ai tuée parce que je l'aimais», dira-t-il à ses juges. Fin absurde pour cette mère Courage dont la presse, à l'époque, retraça le fulgurant destin, «à la mesure de Lawrence d'Arabie».

Celle qu'on aime (titre original: Milosnica) la ressuscite en mêlant documents d'archives et témoignages. Mais ce livre n'est pas une biographie classique: plutôt un puzzle, une sorte de collage qui correspond bien à la personnalité déconcertante et contrastée de la sulfureuse Krystyna. Son portrait est fascinant, même si l'on sent que Maria Nurowska brode un peu: c'est le privilège de l'écrivain, que de pouvoir ajouter un brin de légende à une figure elle-même légendaire.