Cinéma

Maria Schrader, Juive d'honneur

Avec «Stefan Zweig – Adieu l’Europe», l’actrice allemande, qui s’était fait connaître aux côtés du cinéaste bâlois Dani Levy, a signé un pur joyau. Le fruit d’un long parcours qui n’a fait que la rapprocher des questions de l’exil juif et de la responsabilité politique des artistes

Rayonnante à la terrasse quasi tropicale d’un grand hôtel tessinois, elle respire l’enthousiasme. Oubliées, les déceptions suite aux refus des festivals de Berlin et de Cannes: la Piazza Grande de Locarno, qui a récemment propulsé à l’international des films allemands tels que La Vie des autres et L’Etat contre Fritz Bauer suffit largement à son bonheur. Après trente ans de carrière entre scènes et écrans, la comédienne Maria Schrader n’a plus rien grand-chose d’une débutante. D’où l’assurance qui se dégage de son deuxième opus en tant que réalisatrice, un film qui mêle culture classique et expression moderne?

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Un projet animé par la passion

Stefan Zweig – Adieu l’Europe est un «biopic» qui se penche sur l’exil et le suicide au Brésil, en 1942, du grand écrivain juif autrichien. A l’origine, une proposition d’un producteur français, Denis Poncet, qui n’a viré qu’ensuite au passion project, à force de recherches et d’entêtement. L’idée de départ concernait Lotte Zweig, la seconde épouse de l’écrivain. Mais en creusant son sujet en compagnie de Jan Schomburg, pour qui elle venait de jouer dans Lena (Vergiss mein Ich, 2014), Maria Schrader comprend que c’est bien l’écrivain et ses contradictions exemplaires qui doivent devenir le cœur du film.

L’influence de Todd Haynes

Plutôt que d’envisager ce dernier de manière traditionnelle, mélodramatique, elle s’engouffre dans la voie ouverte par I’m Not There de Todd Haynes, sur Bob Dylan. «Après avoir pensé à un portrait esquissé à travers différents points de vue, nous en sommes arrivés à des moments clé qui se joueraient en temps réel. Et de cette contrainte sont nées de nouvelles possibilités. Par exemple, quel film «normal» peut se permettre la reproduction d’un discours historique in extenso, ou un dialogue de dix minutes entre ex-époux dans une cuisine?»

Avec le nom de Zweig comme sésame, des coproducteurs allemands et autrichiens sont vite trouvés, mais les fonds européens se dérobent, le projet étant jugé trop ardu en commission… Qu’à cela ne tienne, elle se lance dans l’aventure avec un budget réduit et beaucoup de bonnes volontés.

La question juive

Mais au fait, d’où vient cet intérêt pour la Seconde Guerre mondiale et la question juive, qui occupent une place de choix dans sa trajectoire? «Autant par hasard que par mon histoire», admet celle qui n’a pas d’origines juives traçables. «Mon arbre généalogique ne remonte pas loin, mais voyez mon apparence!», s’amuse-t-elle en pointant sa belle tignasse brune et bouclée. «Tout a commencé à 14 ans, quand j’ai passé un été à Jérusalem dans une sorte de camp artistique. C’est là que j’ai découvert ma passion pour le théâtre. Plus tard, mon premier compagnon s’est trouvé être Dany Levy, avec qui j’ai tout partagé pendant presque dix ans, y compris sa quête familiale à Berlin. Là-dessus, on me propose Aimée et Jaguar et Rosenstrasse et je deviens quasiment «la juive de service»! Puis, quand l’écrivaine Zeruya Shalev cherche une comédienne pour représenter son livre Vie amoureuse, elle s’adresse à moi et cela a fini par donner mon premier film, tourné en Israël.»

Devenir réalisatrice

En fait, ce désir de réaliser un jour ses propres films s’est préparé de longue date. Avec Levy, elle est créditée successivement à l’écriture (I Was on Mars), la conception artistique (Stille Nacht) puis même comme co-réalisatrice (La Girafe/Meschugge). «En réalité, j’assistais à tout le processus, de la recherche de l’argent au montage. Jouer n’était que la pointe de l’iceberg.» Après leur séparation, elle continue d’apprendre en observant au travail d’aînées telles que Doris Dörrie (Personne ne m’aime), Margarethe von Trotta (Rosenstrasse) ou Agnieska Holland (Sous la ville). «Elles dégagent une autorité sans effort qui m’a impressionnée. Et von Trotta a eu le même parcours que moi: d’abord actrice, liée à un réalisateur, Volker Schlöndorff, et cosignant L’Honneur perdu de Katharina Blum - même si tout le monde l’a oublié – avant de se lancer seule.»

Le couple idéal

Malgré tout, Maria Schrader s’empresse de souligner les mérites de ses collaborateurs, sans lesquels rien n’aurait été possible. Outre Schomburg, crédité comme coscénariste, Wolfgang Thaler, chef opérateur à la précieuse expérience documentaire et la décoratrice Silke Fischer (elle brandit une photo d’archives pour juger le travail de reconstitution, en effet bluffant). Elle se félicite surtout de l’engagement de Josef Hader, acteur et auteur autrichien issu du cabaret, dont la stature d’intellectuel ne serait pas sans rappeler celle de Zweig autrefois. «Avec Barbara Sukowa, qui a sa propre aura d’actrice exigeante, j’ai trouvé le couple idéal. Je tenais particulièrement à réviser la réputation de Friderike, la première épouse, souvent dépeinte sous un jour défavorable par les biographes – tous des hommes…»

L’île de Sao Tomé

Finalement, le coup de pouce décisif aura été la découverte d’un lieu de tournage inespéré: Sao Tomé, une île africaine au large du Gabon, ancienne colonie portugaise restée en l’état, alors qu’au Brésil on saurait difficilement tourner un film d’époque. «Mais quelle aventure de tout transporter là-bas!», se souvient-elle non sans une pointe de fierté. Maria Schrader a-t-elle pour autant achevé sa mue en réalisatrice? Elle hésite. «Vous savez, je joue aussi au Schauspielhaus de Hamburg, dont je suis sociétaire, et à la télévision. Et j’aime beaucoup ça… En fait, j’aimerais surtout continuer sans avoir à choisir!»


Maria Schrader en six dates:


1965 Naissance à Hanovre, comme fille d’artistes

1988 Rencontre l’apprenti cinéaste Dani Levy, dont elle devient la compagne

1998 Naissance de sa fille Felice, dont le père est le réalisateur Rainer Kaufmann

2002-7 Vit avec le comédien Sebastian Blomberg

2007 «Vie amoureuse (Liebesleben)», première réalisation solo

2015 Joue dans la série à succès «Deutschland 83»

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