Un spectacle pour le plaisir des oreilles plutôt que des yeux. Alain Garichot n'a décidément pas le chic pour créer l'étincelle. Est-ce le metteur en scène, est-ce l'équipe qu'il a réunie autour de lui ou est-ce l'œuvre? Adapté de la tragédie de Schiller, Maria Stuarda souffre d'une trame relativement mince. Le jeune avocat Giuseppe Bardari a élagué l'intrigue pour bâtir un livret correct quoique sans génie. Alain Garichot s'empare donc d'un ouvrage peu joué qui repose sur une histoire particulièrement sordide: la mise à l'échafaud de Marie Stuart, reine d'Ecosse. S'il soigne la direction d'acteurs, il passe à côté de la magie noire d'un melodramma hanté par la mort. Surtout, il manque d'imagination.

C'est l'absence de parti pris qui frappe dans un spectacle par ailleurs remarquablement défendu. Les deux héroïnes, Joyce DiDonato et Gabriele Fontana, sont des comédiennes nées. Leurs tempéraments, aussi distincts que complémentaires, incarnent à merveille les cousines rivales que sont Marie Stuart, reine d'Ecosse élevée en France catholique, et Elisabeth Ire, reine d'Angleterre de confession protestante. Ce sont elles qui font avancer l'action. Ce sont elles qui donnent chair aux personnages tandis que les tableaux, aux décors tristes et vaguement stylisés, se succèdent à un rythme linéaire. A aucun moment on n'est véritablement pris à la gorge, sauf lorsque ces deux stars de la glotte parviennent à rendre sublime le bel canto de Donizetti.

Le pari était certes périlleux, d'autant que Maria Stuarda – donné pour la première fois au Grand Théâtre de Genève – n'a pas acquis le statut de chef-d'œuvre. Face à Lucia di Lammermoor, cet opéra aux parfums gothiques a mis du temps à s'imposer. Déjà dans les années 1830 il fut frappé de censure par la Cour de Naples. Le sujet avait de quoi bouleverser la géopolitique propre en ordre des principautés en Italie. Mais surtout, une souveraine était traitée de «prostituée» et de «vile bâtarde» par une rivale tout aussi prête à faire tomber les têtes pour asseoir son pouvoir. Car c'est là que réside l'intérêt de Maria Stuarda: non pas dans le récit de ses derniers jours, mais dans les remords de cette femme belle et ambitieuse, aboutissant au pardon pour accepter sa triste destinée.

Trauerode est le terme utilisé par Friedrich Schiller pour désigner sa tragédie. Le dramaturge allemand s'est autorisé une entorse aux faits historiques pour mettre face à face les deux reines rivales, alors qu'elles ne se sont jamais rencontrées. Le cœur de Maria Stuarda palpite dans cette scène où, entourée de leurs conseillers respectifs, les cousines s'injurient. D'abord docile, puis n'y tenant plus, Marie Stuart profère les fameuses paroles outrancières qui scellent sa mort. Elisabeth Ire n'est toutefois pas une femme de glace. Hésitant à signer l'arrêt de mort de sa rivale, elle passera à l'acte sous le poids de l'intervention de Cecil, secrétaire d'état aussi vil qu'intraitable. C'est lui, le salaud qui précipite Marie Stuart à l'échafaud. Alain Garichot l'a bien compris, qui expose de manière claire et sobre les rapports entre les personnages. Dommage que le metteur en scène n'ait pas su matérialiser les contradictions de l'âme dans les décors. Oui, la souffrance est là – on la voit, on la comprend. Oui, Elisabeth Ire est cette reine en proie à une jalousie croissante au fur et à mesure que Roberto, le comte de Leicester – qu'elle verrait bien à son bras –, lui susurre d'épargner sa rivale. Les décors abstraits, les éclairages blafards, les costumes sans relief (sauf celui d'Elisabeth Ire au premier acte) de Claude Masson tendent à plomber l'action. Et pourquoi cette perspective close dans le seul tableau où Marie Stuart est enfin autorisée à respirer au grand air?

Evelino Pidò, lui, sait faire respirer la musique. Grand spécialiste du bel canto, le chef italien trouve le dosage exact entre tension ramassée et élasticité du phrasé: vents fruités, cordes suaves. Dès qu'elle entre sur scène, Joyce DiDonato (Elisabeth Ire) impose un chant flamboyant. La fureur se lit sur son visage comme dans ses réflexions amères au sujet de Leicester. Gabriele Fontana (Marie Stuart), voix longue au vibrato assez large, ravit par la souplesse des phrasés et la palette des nuances – magnifiques pianissimi. Le ténor Eric Cutler n'a certes pas le gosier d'un Pavarotti, mais son lyrisme frappe par la justesse des inflexions. Marzio Giossi (Cecil) compense un timbre peu rutilant par son jeu scénique. Ainsi, une leçon de chant transfigure un mélodrame handicapé par une dramaturgie simpliste. Alain Garichot n'est qu'à moitié responsable de la staticité de l'action.

Maria Stuarda, au Grand Théâtre de Genève. Les 31 mars, 2, 4, 6 et 8 avril à 20h. Loc. 022/418 31 30.