Série TV

«Marianne», une sorcière qui vous veut du mal

La dernière production française sur Netflix, une série d’épouvante qui raconte le combat entre une écrivaine et un esprit frappeur, manie les codes du genre avec talent. Le réalisateur, Samuel Bodin, revient sur les dessous de cette (sombre) création

Osmosis, Plan Cœur, Family Business… Ces derniers mois, on a vu Netflix enrichir considérablement son catalogue de séries françaises. Qui, à l’image de Marseille ou du slasher Le Chalet, ne nous ont pas laissé un souvenir impérissable – quand elles n’ont pas carrément déçu. Pour autant, le géant de la vidéo n’a pas tourné le dos à l’Hexagone: en fin de semaine dernière – vendredi 13, bouh! –, il dévoilait sa toute nouvelle production bleu-blanc-rouge, Marianne.

Le nom vous évoque un documentaire politique, une fable patriotique peut-être? Raté. Pas de drapeau, de bonnet phrygien, ni de liberté en écharpe: cette Marianne-là est une vraie sorcière. Mais une sorcière invisible, esprit vengeur venu du passé qui se glisse dans les corps pour les posséder. Et mieux torturer les vivants.

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Alors que l’automne approche, c’est donc une série d’épouvante made in France que nous propose Netflix, près d’un an après la sortie du sombre The Haunting of Hill House. Même mention «16 +» mais, plutôt qu’un manoir familial, c’est une jeune écrivaine à succès, Emma (interprétée par Victoire du Bois, vue notamment dans Call Me by Your Name), qui est hantée.

Mauvais rêves

L’histoire commence alors qu’Emma, la nonchalance incarnée, annonce à ses lecteurs qu’elle met fin à Lizzie Lark, une série ultra-populaire de romans d’horreur. Depuis des années, elle y racontait les confrontations entre une jeune femme et une sorcière prénommée Marianne, dont la particularité est de prendre le contrôle des corps et des esprits. Un sinistre personnage tout droit sorti des cauchemars d’adolescence d’Emma, qu’elle avait un jour couché sur papier pour s’en débarrasser. Depuis dix ans, les ventes ont explosé et Marianne n’est plus jamais revenue la tourmenter.

Mais la décision d’Emma sonne le début du chaos. Les mauvais rêves reviennent, accompagnés d’événements inquiétants qui la mèneront jusqu’à Elden, le village breton où elle a grandi. Là, accompagnée de son assistante Camille, l’écrivaine retrouve ses parents – chez qui tout ne tourne visiblement pas rond –, sa bande d’amis – rongés par un drame passé – et une vieille dame qui prétend s’appeler – vous l’aurez deviné – Marianne. C’est le début d’un affrontement où tous les supplices sont permis.

Sinistre comptine

Appartement sombre – les volets sont fermés en plein jour –, radio qui grésille, corbeau croassant dans sa cage, et puis ces murmures dans la cuisine… Dès la première scène, la série réalisée par Samuel Bodin (voir son interview ci-dessous) et qui compte huit épisodes nous plonge dans un climat épais, «malaisant», qui happe et fige à la fois. Et, ça surprend, elle fait appel à des ressorts horrifiques particulièrement old school. En plus de l’oiseau noir à la Hitchcock, on nous sert une bonne dose de brume, un prêtre agressif avec molosse en laisse, des portes d’armoires qui s’ouvrent, une sinistre comptine enfantine…

L’ensemble pourrait faire cliché. Mais il se révèle plutôt rafraîchissant – pas de références aux affres du digital, Dieu merci – et diablement efficace, à l’image de la côte bretonne en théâtre de l’horreur.

Sûrement parce que cet univers, quelque part entre Stephen King et un conte des frères Grimm, se heurte au réalisme d’Emma, figure féminine moderne – on est loin de la jeune écervelée qui décide de descendre à la cave même s’il fait noir. Arrogante mais blessée, imperturbable mais perturbée, affreusement seule aussi, l’écrivaine est un exemple de complexité. La série l’explore tout en laissant planer l’ambiguïté, notamment sur sa sexualité, et Victoire du Bois l’interprète avec un naturel saisissant.

C’est vrai, les premiers épisodes de la saison sont plus tétanisants que les suivants, qui en révèlent un peu trop sur la sorcière. Tandis que certains personnages secondaires, comme Camille, l’assistante, ou Aurore, une ancienne copine d’Emma, auraient mérité d’être davantage explorés. Mais Marianne, dans un subtil mélange des genres et des ambiances, livre son lot de sursauts. Et se dévore comme un roman maudit qu’on regretterait presque d’avoir ouvert…

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Marianne, série d’horreur en huit épisodes, disponible sur Netflix.


Samuel Bodin: «Je voulais une histoire qui fait peur même quand on la raconte à l’oreille»

Le jeune réalisateur et scénariste français, connu notamment pour sa web-série Tank (2016), qui racontait l’évasion tonitruante d’un braqueur – autre ambiance –, revient sur la genèse de Marianne. Entre références classiques et inspiration littéraire.

On dit que l’histoire de «Marianne» est née dans vos rêves, c’est vrai?

Samuel Bodin: Oui! Dans ma jeune adolescence, j’ai rêvé de cette petite sorcière qui rentrait dans la tête des gens que je connaissais, mais qui ne pouvait pas se cacher quand je lui demandais son nom. Ce n’était pas en soi terrorisant – plutôt éreintant car il s’agissait de rêves récurrents. Dans la série, je lui ai donné le prénom de Marianne parce qu’il était commun à l’époque où elle vivait, mais aussi parce que j’étais conscient du paradoxe au vu de ce qu’il véhicule habituellement en France. Comme une mauvaise blague de collégien (rires)!

Aviez-vous déjà touché à l’épouvante auparavant?

Non, c’était la première fois, même si, dans mes précédentes productions, j’ai fait des petits clins d’œil au genre. J’avais envie de faire ça depuis longtemps, j’aime ce cinéma qui fait peur. Quand mon producteur m’a demandé si j’avais une histoire fantastique à développer en série, j’ai pensé à cette celle-ci.

On reconnaît l’utilisation de certains codes classiques du genre. Quels films, quels réalisateurs vous ont inspiré?

Je n’ai pas fait d’école de cinéma, j’ai donc appris les codes de l’horreur en regardant et re-regardant des films, leurs bonus et making of. Comme The Shining de Kubrick, qui tournait en boucle, tout ce qu’a fait Carpenter ou encore les Insidious et Conjuring de James Wan, qui sont généreux dans le plaisir de se faire peur. J’observais les scènes en coupant le son pour comprendre la technique, le rythme, pourquoi je ressentais ici une peur blanche, là une peur plus ludique. Je m’imprégnais. J’ai essayé avec Marianne d’interpréter tout cela à ma façon. Je voulais que l’histoire en soi fasse peur même quand on la raconte à l’oreille, que dans l’image il y ait cette ambiance étrange qui met mal à l’aise.

Avec ses corbeaux et ses maisons délabrées, l’univers de la série est presque cliché…

J’avais envie de quelque chose d’un peu gothique, inspiré de la littérature horrifique. Les corbeaux, les arbres crochus, la roche grisâtre, ça rappelle Edgar Allan Poe, cette imagerie de contes. D’ailleurs, je voulais que l’horreur parte d’un livre. Envisager la saison comme un tome nous permettait aussi de créer un rythme différent, avec des chapitres qui ne correspondent pas forcément aux épisodes. La série a vraiment cette patte littéraire.

Créer une série d’horreur, c’est plus complexe qu’un film?

Disons que nous connaissions peu de séries d’épouvantes feuilletonnées. Outre les anthologies, nous n’avions pas énormément de références sur la manière de dessiner l’horreur sur huit épisodes. Nous avons réalisé que ce qui nous ferait avancer, c’était non pas le récit d’une enquête paranormale, mais bien le personnage d’Emma. C’était elle qui m’intéressait, son évolution, l’affrontement entre cet être réel et l’être fantastique qu’est la sorcière. Il fallait doser la terreur aussi, qu’elle vienne se coller de manière relativement spontanée sur les moments de drame vécus par Emma.

Pour autant, certains personnages sont plus amusants qu’effrayants, à l’image de l’inspecteur Ronan. Revendiquez-vous un mélange des registres?

C’était mon intention dès le départ. En général, j’essaie d’abolir les barrières, les catégorisations, celles qui disent qu’on ne peut pas pleurer dans une comédie, par exemple. C’est vrai que c’est dangereux, je marche un peu sur le fil du rasoir, il ne faut pas que cette légèreté dédramatise une situation. Mais à mon sens, si un personnage a le sens de l’humour, c’est une preuve de son intelligence. Et c’est parce qu’on peut respirer, rire avec lui qu’on aura encore plus peur avec lui.

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