Elle est un peu trop maquillée. Elle en sourit, s'en excuse. Elle vient de quitter un plateau de télévision. Marie Darrieussecq est sollicitée de toutes parts. D'abord pour la sortie de Tom est mort, ensuite parce qu'elle se retrouve au centre d'une tourmente de rentrée littéraire, objet des attaques d'une consœur, Camille Laurens, avec qui elle partageait le même éditeur (lire ci-dessous). Sachant l'extrême gravité de son sujet, considérant également sa propre témérité et difficulté à écrire Tom est mort, elle avait demandé à son éditeur d'attendre de longs mois avant de le publier. Afin explique-t-elle, de pouvoir «être calme en interview. Et vous voyez ce qui se passe...» Calme, elle l'est, cependant. Passionnée aussi, quand elle raconte ses moments d'écriture, quand elle clame son droit à la fiction.

Samedi Culturel: Le thème de l'enfant mort est polémique. Pensez-vous avoir approché un tabou?

Marie Darrieussecq: Dans le monde occidental qui est un monde fait de précautions, la mort de l'enfant c'est l'ultime scandale. Ce n'est pas pour rien qu'il y a aussi une crispation sur les pédophiles. L'enfant est plus sacré que jamais. On ne peut pas toucher à l'enfant. Moi, d'une certaine façon, j'y touche. Cela peut rendre certaines personnes folles de rage, en particulier si elles ont perdu un enfant.

Pourquoi ce choix de la fiction?

J'ai besoin de la fiction. C'est comme ça que j'écris le mieux le réel. J'adore les autobiographies, j'adore Passion simple d'Annie Ernaux (Gallimard, 1991), mais ce n'est pas ma méthode par rapport au réel. J'ai besoin de passer de côté pour mieux l'attraper. Certaines étoiles sont tellement ténues dans leur scintillement - il se trouve que mon mari est astrophysicien - que si on les regarde de face, on ne les voit plus. Pour les voir, il faut regarder de côté et elles réapparaissent dans votre champ de vision. Pour moi, c'est une très bonne image de la fiction. Je ne peux pas raconter la vie telle qu'elle est. Cela me gênerait et puis cela m'ennuierait. Je suis obligée de faire un pas de côté métaphorique. Je raconte une histoire qui est autre que le réel, mais qui contient les mêmes matériaux, même si je n'aime pas trop ce mot - disons qui contient les mêmes douleurs, les mêmes bonheurs.

Néanmoins vous êtes mère. Comment avez-vous osé explorer cette douleur-là?

J'ai écrit en touchant du bois. Avec une bonne part de superstition. Avec l'idée de défier les dieux. Quelque chose de très archaïque.

«Tom est mort» apparaît comme un livre très radical, aussi bien dans son sujet que dans sa forme...

Dans la forme, il est radical. Une narration comme un jet, qui, même si ça n'a rien à voir, évoque sans doute la radicalité de Truismes (P.O.L, 1996). J'ai l'impression d'avoir, pendant onze ans, depuis Truismes, exploré beaucoup de formes différentes. J'essaye toujours d'écrire le livre que je ne sais pas écrire. C'est cela qui m'intrigue. Là, je suis revenue à une narration très pure, nourrie de ces expériences. Sur un sujet aussi grave, je savais que je n'avais droit à aucune fioriture, ni même à de l'expérimentation. Ma seule tâche, c'était de trouver la phrase juste au moment juste, à mesure où le texte se déroulait. Si cela donne une forme radicale, c'est dû au sujet: un sujet limite. Je n'imagine pas de souffrance plus grande.

Cette mère est complètement démunie face à la mort de son enfant. Elle devient même muette. C'est sur ce vide qu'il a fallu inventer cette langue du deuil?

Je suis très nue quand j'écris ça. Je m'hallucine vraiment à la place de cette femme. C'est un livre très dur à écrire en termes émotifs. Normalement j'écris quelques heures par jour. Là, j'écris peu de temps. J'écris une demi-heure, une heure. Je me pose des questions. Quand est-ce qu'elle réussit à ne plus y penser constamment? Est-ce qu'on peut prendre des vacances de cette douleur? Si on l'incinère, qu'est-ce qu'on fait de l'urne? J'imagine cette femme toute seule dans un appartement de location à Sidney, dans la chaleur, avec le bruit des bus en bas et les pattes de pélicans sur les abribus. A partir du moment où j'ai des repères comme ça très forts, je peux me mettre à écrire, parce que je vois.

Est-ce un hasard si Tom est l'anagramme de mot

Ce n'est pas un hasard, non. Par contre c'est assez inconscient. Je ne m'en suis rendu compte que deux semaines après avoir commencé le livre. Tom, ce prénom me paraissait évident. J'étais navrée pour les vrais petits Tom, mais je n'avais pas le choix, c'était ce prénom-là. Si on y ajoute un «r», on obtient «mort».

Il n'y a pas de fantômes ici alors que c'est un de vos motifs récurrents...

Pour ce livre-là, j'ai eu un moment la tentation du fantastique, ce qui m'est assez naturel. Mais j'ai décidé que ce serait une échappatoire, qu'il fallait que je m'en tienne au réalisme: l'enfant ne reviendra pas. Le fantastique remplit le vide. Quand le fantôme est là, on est accompagné, même si on est effrayé. Ce que cette mère vit, c'est le réel, une absence intolérable que le seul moyen de remplir serait de se laisser aller à la folie.

Vous dites retrouver une forme qui fut celle de «Truismes», est-ce que ce livre clôt un cycle?

Avec Tom est mort, je pensais en finir avec les enfants morts, parce qu'il y a un enfant mort dans tous mes livres. Mais ce n'est pas si simple que ça. On ne peut pas être sûr.

Propos recueillis par E.Sr