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Marie Trintignant, inoubliable

Dans le coma depuis dimanche suite à une violente dispute, l'actrice est décédée vendredi matin dans une clinique de Neuilly-sur-Seine, peu après son rapatriement de Lituanie. La talentueuse fille de Jean-Louis et de Nadine Trintignant disparaît ainsi tragiquement à l'âge de 41 ans.

«Ça n'arrive qu'aux autres», affirmait avec une ironie amère le titre d'un film de Nadine Trintignant. En 1971, c'était déjà une tentative d'exorciser un drame intime vécu par la cinéaste et son mari Jean-Louis Trintignant: la mort d'un enfant en bas âge. Leur petite Marie, 8 ans, y tenait un rôle. Trente-trois ans plus tard, le destin frappe à nouveau durement ce couple, séparé depuis. Marie Trintignant, devenue une grande actrice, incarnait l'écrivain Colette pour un téléfilm réalisé par sa mère lorsque la mort l'a surprise dans un hôtel de Vilnius en Lituanie, des mains de son compagnon, le rocker Bertrand Cantat. Elle sortait d'un autre tournage et d'une tournée théâtrale où elle jouait aux côtés de son père. Malgré tout, c'est arrivé à eux, de nouveau. Et le cinéma français y perd l'une de ses figures les plus attachantes. Mieux qu'une star, une comédienne inclassable qui donnait toujours l'impression de jouer sans filet – comme elle aura vécu.

A l'évidence, la disparition de Marie Trintignant dans un fait divers sordide n'est pas de même nature que celle de Bob Hope à 100 ans ou de Katharine Hepburn à 96 ans. Elle plonge le monde dans la consternation parce qu'elle paraît stupide, injuste. Parce qu'elle interrompt brutalement une existence et une carrière encore pleines de promesses. Et puis bien sûr, parce que quatre garçons se retrouvent orphelins. Marie Trintignant y gagnera sans doute une image d'étoile filante alors qu'elle était plutôt devenue l'astre noir du cinéma français: une actrice décalée, passée à côté du statut de grande vedette et plus souvent qu'à son tour appelée à incarner des femmes abîmées par la vie.

Née le 1er janvier 1962 à Paris, Marie Trintignant a grandi à moitié sur les plateaux de cinéma. Elle y suit notamment son fameux père, l'acteur aux 120 films, mais surtout sa mère, sœur des acteurs Christian et Serge Marquand et ancienne monteuse devenue l'une des premières réalisatrices du cinéma français. Dès l'âge de 4 ans, elle apparaît ainsi devant les caméras de Nadine Trintignant, dans Mon amour, mon amour, puis dans Ça n'arrive qu'aux autres, Défense de savoir et Le Voyage de noces. D'une timidité presque maladive, la jeune Marie déclare pourtant vouloir devenir vétérinaire. Mais le cinéma la happe définitivement en 1979, lorsqu'Alain Corneau, assistant de sa mère devenu son compagnon, la choisit pour être Mona, la jeune prostituée pour laquelle Patrick Dewaere se damne dans Série noire. Tout le monde tombe alors amoureux de son beau visage mutique troué d'un regard dévorant. Dans la foulée, Nadine tourne avec elle et son frère cadet Vincent Premier voyage et Ettore Scola lui fait incarner l'espoir de son tragi-comique La Terrasse, auquel participe son père.

Se décidant enfin à prendre des cours de théâtre, Marie n'arrêtera plus de tourner. Des rôles secondaires d'abord, jusqu'à ce que Claude Chabrol ne l'impose avec Une Affaire de femmes (1988), où son interprétation d'une autre prostituée, amie de l'avorteuse jouée par Isabelle Huppert, lui vaut une première nomination aux Césars. C'est sur ce tournage qu'elle fait également la connaissance de l'acteur François Cluzet qui sera un temps son mari. Ayant gagné en assurance, on la voit souvent nue devant la caméra, particulièrement dans Nuit d'été en ville de Michel Deville, long face-à-face d'un couple qui se rhabille après l'amour. A 30 ans, elle atteint son sommet avec le rôle-titre de Betty (1992), la bourgeoise alcoolique du film de Claude Chabrol adapté d'un roman de Simenon. Mais déjà, la rumeur fait état d'un problème de toxicomanie récurrent.

Est-ce la raison d'une suite en demi-teinte, quoique toujours frappée du sceau de l'originalité? D'une vie sentimentale agitée qui la verra avoir quatre fils (Roman, Paul, Léon et Jules) de quatre pères différents? Toujours est-il que la fragilité de Marie Trintignant devient aussi sa force à l'écran. Le joli minois est devenu un rien étrange, la voix plus rauque d'avoir trop fumé. On la remarque dans les «comédies dépressives» de Pierre Salvadori, adorable voleuse dans Cible émouvante et surtout en menteuse pathologique dans… Comme elle respire (1998). Elle est grandiose en fétichiste dans Le Cri de la soie d'Yvon Marciano, face à Sergio Castellitto. «J'aime défendre des personnages indéfendables», déclare-t-elle alors.

Elle tourne toujours pour sa mère, plutôt des téléfilms, mais le plus souvent cette marginale doit se contenter au cinéma de petits rôles marquants. Mère décédée de Ponette (Jacques Doillon), personnage en quête d'auteur dans Des Nouvelles du bon Dieu (Didier Le Pêcheur), quasi-clocharde dans Les Démons de Jésus (Bernie Bonvoisin) ou juge d'instruction dans Le Cousin (Alain Corneau), elle peut tout jouer, avec ou sans distance ironique. Elle remonte aussi sur les planches où elle joue notamment face à son père dans Poèmes à Lou et Conversations sur un quai de gare. Aux côtés du chanteur Thomas Fersen, elle venait même de faire un petit tour par la chanson, le temps d'un duo intitulé Pièce montée des grands jours. Le terrible drame qui l'a envoyée dans un coma sans retour coupe court à un parcours de 50 films et téléfilms (dont 4 ou 5 encore à sortir), trop discret pour faire une icône, mais suffisamment bizarre pour la rendre inoubliable.