Croire aux fauves. C’est sa devise. Son insolence. Marie-Caroline Hominal vous assied sur un tabouret nain, dans un atelier qui est comme un pigeonnier. Un bazar niché dans un immeuble genevois sans cachet. Le ciel est blafard et un moineau vient de demander asile à l’artiste. Elle l’a éconduit. D’autres oiseaux la hantent.

Ce matin-là, la chorégraphe et danseuse n’a de pensée que pour la parade de ses songes, son nouveau spectacle, Sugar Dance. A la Salle des Eaux-Vives à Genève, on a vécu, la semaine passée, le spleen d’après la noce, le sacre d’un printemps retrouvé, le tambour battant des cirques d’antan – à voir en novembre au Théâtre de l’Arsenic, à Lausanne.

L'amour du geste

Il fallait vivre cela: cette piste aux étoiles en lambeaux, ces silences d’avant-embardées, cette Passion selon saint Mathieu célébrée par une cantatrice en baskets blanches, ce passage sur pointe d’une demoiselle tombée des nues, cet écuyer fouettant un canasson fantôme, cet accroche-cœur du bitume sapé comme pour un bal. Au milieu de la tribu, Marie-Caroline Hominal, elle, butinait en chef d’équipage attendant son heure bleue.

Sugar Dance lui ressemble. Tout y est costumes et oriflammes, comme si le travestissement était en réalité un dévoilement, un aperçu de l’âme par-delà les farces du miroir. L’enfant de Montreux affine son sillage depuis vingt ans. Comme interprète, elle a magnifié une technique impeccable au service de Gilles Jobin, de La Ribot, de Giselle Vienne – des passeurs de frontières esthétiques. Comme créatrice, elle construit une œuvre hors mode, personnelle jusqu’à la moelle.

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Parad/isiaque,Froufrou,Fly Girl: ces titres parlent d’eux-mêmes. Chaque pièce est une île, maléfique ou enchanteresse, selon la géographie intérieure de la flibustière. Ce talent lui a valu en 2019 le titre de «danseuse exceptionnelle», prix décerné par le jury danse de l’Office fédéral de la culture.

L’amour du geste. Tout part de là, raconte-t-elle dans son studio, pull noir en V, socquettes jaunes. Elle n’a pas 6 ans et elle danse déjà, dans le studio de sa mère, au Janet Studio Held à Montreux. Bientôt, elle poursuit à l’Ecole professionnelle de ballet de Zurich. Premier envol. Le deuxième suit, à 15 ans. Elle se forge des ailes à Londres, à la Rambert School of Ballet and Contemporary Dance. C’est dans ces années-là, celle des camaraderies à la vie à la mort, des méditations au bord de la Tamise qu’elle se met à dessiner, des croquis qui sont des élans, des silhouettes qui sont des promesses.

On l’imagine alors: sa vivacité qui masque sa timidité, sa beauté en cristal de bohème qui ne dit pas son envers, ces territoires interlopes, sans tabou, saturniens davantage que lunaires. Elle se souvient, ces films de John Waters qui l’enchantent en bordure d’obscénité, ces poèmes d’Antonin Artaud qui sont des talismans, ces cures de Federico Fellini, cinéaste qu’elle vénère, ces musiques qui la possèdent.

Sa rose des vents aujourd’hui? Enfanter des avatars, présences troubles et envoûtantes. Comme ces soirs où elle recevait un seul spectateur dans une loge en forme de sacristie. Sous un masque scintillant, langoureuse comme une déesse baudelairienne, elle susurrait une confidence à fleur de peau. Elle a appelé ce quart d’heure de magnétisme «Le Triomphe de la renommée».

Son plaisir est là. Exhiber l’envers du décor. Le berceau de la grande illusion. C’est ce qu’elle fait dans Sugar Dance. Marie-Caroline s’est posée sur une valisette métallique, casquette garance où frappe, en lettres diamantées, le mot «Love». Autour d’elle, le tohu-bohu de ses fables, avec au mur, en grand, des figures dessinées saisies en plein élan. Devant vous, elle ouvre Le Livre de mes rêves de Fellini qui l’accompagne partout. D’une page à l’autre, des vignettes fantasques: le butin de Morphée.

Bénie des surréalistes

«Les images de mes spectacles naissent la nuit, quand je suis dans un état de demi-sommeil. Elles deviennent alors très claires. Le matin, sur scène, ça prend forme avec les artistes.» Briser les chaînes des rationalités. Dans les années 1920, André Breton et sa coterie surréaliste l’auraient chérie. Pendant les répétitions de Sugar Dance, elle a instauré un rituel: une heure d’échauffement, inspiré du yoga et du kundalini, avec une séquence d’écriture automatique, histoire de favoriser les vases communicants.

Sur le qui-vive, elle l’est, avec une tendresse infinie. Souvent, elle amène son petit garçon, 3 ans, dans son studio. Pendant que son Milan fait la sieste sur un matelas, elle construit des maquettes avec décor et figurines. Ce sont des boîtes à trésors, comme elle dit. Parfois, elle tourne des vidéos, autant de jeux avec ses doubles. «Je voudrais faire rêver les gens, c’est à ça que j’ai toujours aspiré.»

«Si vous étiez un animal, Marie-Caroline?» «Je serais un tigre. J’adore cet animal, il est fantasque, fantaisiste, ambigu, à la fois mâle et femelle. J’aime son Grrrrrrrrrr…, titre d’une de mes performances.» Haut perchée sur ses talons d’aventure, elle aime se faufiler dans la jungle des villes en maillot tigré. Comme un pied de nez aux barbons du propre en ordre. Comme une invitation au sabbat des forêts anciennes. C’est ce qui s’appelle croire au fauve qui gronde à l’intérieur de soi. Grrrr est un bon cri de ralliement.


Profil

1978 Naissance à Montreux.

2013 Signe «Froufrou», pièce inspirée de rituels vaudous.

2016 Donne le tournis avec «Taxi-Dancers» au Théâtre de Vidy, avant tournée.

2019 Reçoit le prix de «danseuse exceptionnelle», décerné par un jury de l’Office fédéral de la culture.