Louise, cet été, aura 45 ans. Elle paraît un peu lassée d'être Madonna. Dans l'échauffourée qui a précédé la sortie de son nouvel album American Life, dans les scandales qui ont abouti au retrait avec excuses de son clip anti-Bush, dans les poses soldatesques d'une Madonna grimée en guérillera, il fallait lire la fissure du personnage. Louise Ciccone n'a jamais mené qu'une seule bataille, désormais abandonnée. Contre son propre puritanisme.

Elle se bricole à la hâte un confessionnal. Dès le premier texte, Madonna expurge: «J'ai essayé d'être la meilleure/Je crois que je me suis trompée/Ce genre de vie moderne/Est-ce pour moi?» («American Life»). Un peu plus loin, elle conduit l'argument jusqu'à la flagellation: «Je suis si stupide/Parce que je vivais/Dans une petite bulle/Je le sais maintenant/J'étais plus stupide que stupide» («I'm so stupid»). Il y a un ton pour American Life, une tentative de rétractation. En substance, comme Bowie narguait son Major Tom toxicomane dans «Ashes To Ashes», Madonna met au bûcher la Material Girl qu'elle a été.

La rédemption reste chic, pourtant. Pour la seconde fois, trois ans après Music, la chanteuse convoque le Français Mirwais. Il emballe l'affaire. Quand Madonna s'essaie à la guitare – cela participe d'un retour à l'origine de sa vocation –, le décorateur électronique multiplie les effets vaporeux, les rythmiques compulsives, les jeux d'adresse. Et contredit par là même la rigueur des textes. Seule l'austérité de «X-Static Process», et son refrain qui s'achève par un «Je ne sais pas qui je suis» troublant, pourrait donner une nouvelle forme sonore à une Madonna en révolution de son passé à paillettes.

Le plus flagrant dans American Life, c'est que Madonna n'a pas assumé son geste. Elle souhaitait articuler le portrait d'une femme rangée, revenue de la gloire et des excès, dont l'ascèse relative (mariage, yoga) serait la dernière étape d'un chemin de vie intime. En réalité, elle ne renonce qu'à moitié aux provocations d'apparat, aux outrances pop qui ont fait sa réputation. Madonna n'a vendu que trois millions de son disque précédent. En 1984, dix millions de Like A Virgin étaient écoulés. Craint-elle de disparaître?

Alors, cette tension entre une indépendance clamée et la hantise de ne pas être entendue jaillit sur l'album entier. Jamais les musiques de Madonna n'ont été aussi affranchies des textes. Parce que ses deux derniers albums (Ray Of Light et Music) ont été les plus brillants du point de vue musical, la chanteuse se contente pour la première fois peut-être d'un son sans innovation, parfois pataud. Presque anachronique, si l'on admet que la French Touch de Mirwais n'a pas évolué fondamentalement depuis trois ans.

American Life se voudrait l'inaugurale esquisse, souvent imparfaite, d'une artiste nommée Louise Ciccone. Dans «Mother And Father», elle chante d'une voix de petite fille le souvenir de sa mère morte quand elle avait 5 ans. Mais Madonna n'a jamais été douée pour le pathos. Elle reste d'une froideur extrême même lorsqu'il s'agit de sa propre vie. Ici, elle scande les passages les plus personnels. A la manière d'un rappeur dont la vie contée ne pourrait s'envisager sans une armada rythmique.

Mère de deux enfants, épouse comblée si l'on en croit plusieurs passages d'American Life (notamment «Love Profusion»), Madonna a choisi d'apparaître en Che Guevara sur la pochette de son album. Contrairement à l'esthétique de cow-boy qu'elle avait déployée dans Music, ce style libertaire ne se retrouvera sans doute pas dans la rue. Madonna a choisi une icône, elle s'est enfilée dans un costume. Alors qu'elle avait l'habitude de les dessiner. Signe, probablement, que le personnage craquelle.

Madonna, «American Life» (Maverick/Warner).