Scènes

Marielle Pinsard, la finance version fêlée

On aurait aimé aimer la satire du monde de la bourse par l’agitatrice romande, souvent si inspirée. Mais, à Vidy-Lausanne, la confusion de son propos l’emporte sur la pertinence de sa fable

Outch. C’est le cri qu’on lâche après les deux heures de Rock Trading/C’est la faute aux enfants, dernière salve de l’auteur et metteur en scène romande Marielle Pinsard. Outch, parce qu’on est séduit par la folie de l’entreprise et la débauche d’énergie, mais outch aussi, parce qu’on reste sur le flanc en termes d’entendement. Pour le dire simplement, on salue à 200% l’esprit décomplexé de ce spectacle vu dans le nouveau pavillon de Vidy, mais on est tellement largué au niveau du contenu que le feu d’artifice perd très vite de son mordant. Dommage, car le défi, parler du monde de la finance en passant par les fables d’enfants, était alléchant.

Méli-mélo allumé

Certes, quand les traders parlent en langue de traders, on n’y comprend rien non plus. Lorsqu’on entend: «J’ai commencé à faire des specs côté Elliot pour pouvoir flaguer le produit en out pour pouvoir saisir un remate sur un référent bird space», le sens ne scintille pas dans toute sa puissance. Est-ce pour nous préparer psychologiquement à son méli-mélo allumé que Marielle Pinsard a reproduit cette citation de Trader, de Jérôme Kerviel, sur le flyer distribué à l’entrée? On dira que oui.

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Tout se déroule dans un décor (Yves Besson) aux antipodes d’une salle de bourse. A main gauche, un jardin communautaire qui aligne ses pommes de terre et ses citrons grimpants, façon eden reconstitué. Au centre, une cour et ses bouches d’égout, entourée d’une piste de course à pied. A main droite, un rocher surplombant une grotte, style papier mâché. On est bel et bien dans le monde enchanté des contes de fées. D’autant que le DJ qui nous accueille aux platines s’active torse nu et coiffé d’une perruque de Cro-Magnon. On se dit que c’est parti pour du pur Pinsard, une satire croustillante et libre d’esprit.

«Tata Yoyo» et Karl Lagerfeld

L’idée-force? Une fable pour enfants qui singe la logique absurde et opaque des transactions d’argent. Dans ce monde kitsch, on se distribue les rôles – tu seras la dette – et on joue au jeu du milliard en prouvant sa valeur à travers une compétition de saut en hauteur. Une femme de Neandertal réaffirme l’importance des histoires, pacte scellé autour du feu et des prières, tandis qu’un Robin des Bois vole à tour de bras et qu’un Karl Lagerfeld hurle «greed is good (l’avidité est bonne)», un corbeau sur le dos. Et encore? Les acteurs et actrices se déguisent en fée, en grenouille, en cow-boy et on danse au bal de La bonne gagneuse sur un air de «Tata Yoyo». On dit namasté au soleil levant avant d’utiliser la fente de ses fesses comme appareil de cartes bancaires et une «Miss à mort» (ou Miss chaos) défile devant nous après avoir fumé un poireau.

Sombreros et pampa

C’est tout? Non. Parce que le Mexique est le plus grand exportateur d’avocats, toute la joyeuse bande enfile ponchos et sombreros et se flingue joyeusement dans la pampa… Le seul moment calme du spectacle est cette séquence où un comédien explique – très clairement d’ailleurs – le rôle et l’emprise des logarithmes en matière de transactions boursières. Flippant, de fait, d’apprendre que 70% du marché américain dépend de ces logiciels ultrarapides… Sinon, c’est potache and Cie à Vidy.

On voit bien le lien entre l’arrogance des marchés et ce lâcher-prise généralisé. On apprécie aussi que Marielle Pinsard, agitatrice de la pensée, n’ait pas voulu répliquer de manière sévère l’univers des traders. Mais, encore une fois, en sortant de Rock Trading, il reste plus une impression d’un tourbillon de costumes, de mouvements et de sons qu’une lecture acérée de la finance et de ses transactions.


Rock Trading/C’est la faute aux enfants, jusqu’au 15 février, Théâtre Vidy-Lausanne.

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