Elle est follement joueuse. Marielle Pinsard, 34 ans, bat les cartes de notre époque, en diseuse de bonne aventure distraite par les soldes du printemps. Sa dernière tocade porte un nom qui lui ressemble: Les Parieurs, match théâtral pour quatre comédiens blagueurs et enragés, œuvre très articulée surtout sous ses dehors décousus. Oui, ces Parieurs extravagants disent l'ambivalence d'une génération – celle de l'auteur, mais pas seulement – déphasée, mais engagée, fût-ce sur un mode désinvolte. Spectacle affolant et captivant donc au Théâtre Saint-Gervais à Genève.

L'art du jeu, c'est celui de la surprise. Marielle Pinsard excelle dans cette science de l'embuscade qui consiste à fondre sans crier gare sur le public, à l'obliger donc à une vigilance de tous les instants. Tout dans son dispositif suggère en effet l'accident à venir, l'ordonnance du théâtre soumise au désordre du monde.

Prologue. Deux pirates urbains fendent la nuit, portant leur croix, un canapé cruciforme rouge sur les épaules. Sortant du néant, ils jettent leur butin dans leur repaire, entrepôt où s'entassent comme autant de reliques les articles orphelins d'un bazar occidental: un avion à hélice à main droite, une armoire de vestiaire à main gauche, etc. L'un, prénommé Risk (Bernard Escalon, excellent les nerfs à vif), lance cette profession de foi: «On va parier ce soir. On va enfin vivre.» L'autre baragouine: Balou (Jean-Pierre Gos, très bon) ne comprend pas un mot de français.

Pari sur la vie

Les voilà donc au cœur d'un luna park miteux, bientôt rejoints par un autre duo de parieurs, Iphro (Pierre Spuhler) et Adrien (Jonathan Capdevielle), harcelé par son double, pantin livide échappé d'une toile de Max Beckmann. Le quatuor enchaîne alors les paris, acte compulsif, manière de survivre surtout. Parier ici revient en effet à investir le monde, à garder le contact, alors que tout inciterait à le fuir. C'est que chez Marielle Pinsard l'indifférence n'a pas cours. Et ce même si les idéologies ne sont d'aucun secours. Reste le plaisir du jeu, jusqu'à l'overdose, ce pari modeste sur la vie. C'est dire si ce théâtre est en phase avec notre histoire.

Les parieurs, Genève, Théâtre Saint-Gervais, rue du Temple 5, jusqu'au 30 mars.

Loc. 022/908 20 20.