Classique

Marie-Nicole Lemieux, généreuse, capiteuse

La cantatrice québécoise était en récital, samedi soir, à l’Opéra des Nations de Genève, avec le pianiste Roger Vignoles

Elle chante comme elle respire: large, généreux. Et elle n’a pas la langue dans sa poche! Il fallait voir Marie-Nicole Lemieux apostropher les gens qui s’étaient levés pour quitter la salle, samedi soir à l’Opéra des Nations de Genève, tandis qu’elle s’apprêtait à chanter un deuxième bis. «Vous partez? Vous restez?» Son accent québécois – terrien, chantant, joliment persifleur – ajoute une note de loufoquerie à ses interventions. Bref, si Marie-Nicole Lemieux n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Elle s’en porte très bien, du reste, assumant pleinement son personnage. Chaque note qu’elle émet dégage une théâtralité qu’elle ne saurait réprimer. C’est dans son tempérament. Avec une première partie chantée en allemand, consacrée à des lieder d’après des poèmes de Goethe, et une seconde dédiée à la mélodie française, d’après Baudelaire (beaucoup de poèmes tirés des Fleurs du Mal), son récital est parfaitement équilibré. Il lui arrive de se laisser emporter, avec des accents exagérés, comme incontrôlés, dans une veine théâtrale qu’on n’associe pas toujours au lied – genre réputé sérieux. Mais ce ne sont que de mineures réserves, car le récital est superbe!

Roulements de tambour

D’abord la voix est belle, sensuelle, capiteuse, avec des graves charnus et des aigus rayonnants. Et puis elle est capable de rendre leurs lettres de noblesse aux lieder de Fanny Mendelssohn-Hensel (la sœur de Felix Mendelssohn) d’une simplicité désarmante. Elle donne à voir les roulements de tambour dans «Die Trommel gerühret» («On bat le tambour») de Beethoven, où une jeune femme est fière de son bien-aimé partant au combat au point de vouloir se travestir en homme!

«Marguerite au rouet» de Schubert est construit dans un crescendo jusqu’au mot «Kuss» (baiser) qui sonne comme un cri du cœur. Marie-Nicole Lemieux soigne sa diction en allemand, tour à tour espiègle («Der Musensohn») et tragique (poignant «Kennst du das Land?» de Wolf à la fin de la première partie).

Magnifique Debussy

On la sent plus à l’aise encore dans la mélodie française. D’abord elle chante ces mélodies par cœur (et non pas avec des partitions sous les yeux), d’où un phrasé très organique. Autant la voix déborde de lyrisme dans «La Musique» de Gustav Charpentier, au grand souffle, toutes voiles dehors, autant elle se montre sous un jour plus intimiste dans deux mélodies de Debussy («Le Jet d’eau» et «Recueillement»). Ici, la voix devient tendre, aérienne, sensuelle (une voix presque blanche), comme si elle lâchait momentanément sa part théâtrale. L’accompagnement de Roger Vignoles au piano est superbe, riche en irisations et en couleurs, sans jamais couvrir sa partenaire. C’est un vrai duo.

Après la célèbre «Invitation au voyage» d’Henri Duparc, elle termine son récital avec «La Vie antérieure» du même compositeur – une fin élégiaque et tragique. Très applaudie, tout sourire, elle chante encore «Connais-tu le pays» de «Mignon» d’Ambroise Thomas – le genre opératique lui va décidément bien. Et puis, surprise sortie de son chapeau, elle interprète «Le flacon» de Leo Ferré, chanson d’après un poème de Baudelaire. La boucle est bouclée, et c’est parfait ainsi.

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