Tête à tête

Marie-Thérèse Porchet à confesse

Le Genevois Joseph Gorgoni rejoue vingt ans après «La Truie est en moi», premier tome phénoménal de la saga Marie-Thérèse Porchet. «Maintenant j'ose dire que je suis comédien» a-t-il avoué à l'humoriste Thomas Wiesel qui, à la demande du «Temps», l'a interrogé (avec une vidéo)

Deux drôles, face-à-face, sur le toit d'un immeuble, au coeur de Genève. Deux fauves comiques à l'heure du goûter. Le ciel flirte avec la terrasse et Thomas Wiesel chicane Joseph Gorgoni- et inversement. Le premier a 27 ans et il se trouve déjà vieux. Il a la répartie qui claque - coup sec et économe -, la promptitude d’un jeune tigre dans la jungle de l’actualité, brillant sur la scène du stand up.

Le second a 50 ans, enfin l’âge du rôle de sa vie, dit-il, de cette Marie-Thérèse Porchet  qui affole les foules en bataillon, depuis vingt ans qu’elle a des vapeurs. Il vient de ressusciter «La Truie est en moi», premier tome phénoménal de la saga Porchet, à l’affiche début mai à Genève, avant une tournée romande. Ils ont en commun un parrain dans le métier, le producteur Pierre Naftule, mais leur humour n’est pas fait de la même étoffe. A l’invitation du «Temps», Thomas Wiesel confesse Joseph Gorgoni.


Thomas Wiesel: Pour préparer notre entretien, j’ai visionné «La Truie est en moi», mais dans la version de 1996. Est-ce que tu arrives à te regarder?

Joseph Gorgoni: J’ai été un peu obligé.

T.W.: Pour préparer ta reprise?

J.G.: Oui,  parce que je l’avais un peu oublié. J’ai toujours du mal à me regarder. Quand je me vois il y a vingt ans, je suis très étonné que ça ait pu marcher aussi bien, parce que je n’y crois pas une seconde. Je suis beaucoup trop jeune, trop mince, trop criant. Tout m’énerve. Même si je trouve que le spectacle est très bien écrit par Pierre Naftule et moi.

T.W.: Quand nous nous sommes rencontrés, tu avais 46 ans. Je t’ai vu dans le rôle de Marie-Thérèse pour la première fois à cet âge-là. Tu étais beaucoup plus crédible qu’à 30 ans...

J.G.: Oui, parce que j’ai l’âge du rôle. On m’a dit que je ressemble à l’actrice de boulevard Jacqueline Maillan. Ça me fait plaisir parce que je l’adore.

T.W.: Ça m’a fait rire de te voir aussi jeune faire ça…

J.G.: C’est aussi pour ça que j’ai accepté de le refaire. Parce que je pense que je le fais mieux aujourd’hui. J’ai toujours eu du mal à dire que j’étais comédien, parce que je n’ai jamais appris ce métier.

T.W.: En 1996, le spectacle était beaucoup plus théâtral...

J.G.: Je ne faisais pas du stand-up. Le public n’existait pas. C’était comme une pièce de théâtre avec «le quatrième mur». Ce que j’aime faire et voir, ce sont les spectacles. Je ne me sentais pas capable de faire ce que tu fais. Raconter des choses au public était trop dangereux pour moi.

T.W.: Maintenant, tu ne fais plus que ça…

J.G.: Je pratique beaucoup l’aparté, parce que c’est plus facile, excuse-moi de le dire, de raconter des choses que d’écrire une pièce. Ça va plus vite, surtout que le personnage existe.

T.W.: La naissance de Marie-Thérèse, c’est en 1993. En 1991, c’était ta première Revue genevoise, tu jouais le pape. Tu as aussi dansé dans «Cats» à Paris…

J.G.: Mais je n’ai pas fait que ça! J’ai aussi joué dans «The Rocky Horror Show», au Casino de Paris, puis en tournée en Italie. Comme je ne trouvais plus de boulot après, je suis rentré à Genève pour voir ma famille. Une copine m'a dit que Pierre cherchait des danseurs pour «La Revue». Je savais qui c’était parce qu’il avait participé à l’émission «La Course autour du Monde».

T.W.: Marie-Thérèse est née avec la Revue…

J.G.: Oui et elle s’appelait Poget.

T.W.: Tu as dû changer de nom parce que quelqu’un s’est plaint?

J.G.: Pas plaint. Mais quand on a demandé à Tupperware si on pouvait utiliser le nom pour un sketch, ses responsables ont été d’accord, à condition qu'on change le nom du personnage, parce que la représentante de Suisse romande s’appelait Poget. Porchet, c’est plus proche de la truie.

T.W.:J’ai débuté dans le métier à 21 ans  tu étais une référence qu’il fallait détruire. On faisait des blagues là-dessus. Pour moi, tu es une figure tutélaire, tu as toujours été une figure post-hype, post-cool, mais tu n’as jamais été ringardisé.

J.G.: Je n’ai jamais été à la mode.

T.W.: Mais tu étais à la mode à Paris.

J.G.: Marie-Thérèse ne l’était pas, même si ça marchait fort.

T.W.: Tu adores la mode. Nous avons fait une croisière ensemble et tu avais un nombre de valises incroyable! Tes pompes, c’est mon loyer.

J.G.: Plusieurs loyers, même! Marie-Thérèse était vintage déjà à l’époque, c’était la vieille des années 1960. Du coup, le personnage traverse le temps, comme Tintin. Si ça continue, c’est pour cette raison et parce que je m’amuse et qu’on bosse beaucoup pour que ça soit bien.

T.W.: Pierre Naftule m’a dit que tu étais le plus drôle quand tu n’avais pas de texte..

J.G.: Il paraît, mais alors il ne faut pas qu’on écrive. C’est un mélange. Parce que moi sans Naftule, j’aurais fait des choses, mais pas ça. Il est très important, Pierre. Je dis toujours: lui il est Marie, moi je suis Thérèse. Il a une manière de mettre les mots là où il faut pour que ça soit drôle. J’en suis incapable.

T.W.: J’ai beaucoup senti sa patte dans «La Truie est en moi» version 96.

J.G.: Oui, parce qu’il est le champion de la formule, de la fin de sketch. Après, tout le reste, les «soleil», la «viande», ça vient de moi. Des délires qui me font rire. Cette rencontre avec Pierre, c’est un truc de dingue. Nous sommes si différents.

T.W.: Il a ce talent d’extraire le meilleur de quelqu’un…

J.G.: Il est tout le contraire de ce que les gens imaginent. Il a la réputation d’être désagréable, prétentieux, un requin, un homme d’argent. C’est un entrepreneur, les spectacles qu’on fait sont des trucs énormes. Pour «Marie-Thérèse est amoureuse», on avait un semi-remorque. Son plaisir est que les gens aient du plaisir.

T.W.: Pendant longtemps, tu ne te montrais pas. Pourquoi ce côté Daft Punk?

J.G.: Avec Pierre, nous trouvions ça vraiment rigolo, ce mystère. Mais en vérité, j’ai toujours aimé qu’on me regarde. Je ne m’habillerais pas comme ça sinon. Quand on était à Paris la première fois en 1998, je venais aux émissions en Marie-Thérèse. J’étais invité à des soirées et les gens parlaient du spectacle, de moi, sans qu’ils sachent que c’était moi. J’adorais!

T.W.: Je t’ai entendu faire la liste des gens qui venaient te voir à Paris...

J.G.: Oui. C’était fou. Au début, c’était essentiellement la communauté gay. Il y avait 80% de garçons dans la salle. Puis Michel Drucker est venu, Jean-Paul Gaultier, Annie Girardot, Michel Blanc. Tout le monde m’attendait à la sortie pour me dire «bravo», à moi! C’était dingue. Mais Paris n’était pas une fin au départ. Nous pensions que Marie-Thérèse était très suisse, que nous ferions trois mois. Nous sommes restés 18 mois.

T.W.: J’ai participé à «Quotidien», l’émission de Yann Barthès, j’y suis passé neuf fois. J’avais fait deux, trois télés en Suisse, sans aucun effet. Là, l’impact a été maximal.

J.G.: J’étais très fier de ça. Moi qui suis très midinette, qui ai toujours adoré les émissions de variétés, me retrouver sur le plateau avec Michel Drucker, c’était incroyable. Comme croiser Sylvie Vartan, Sheila, des gens que je connais depuis petit et qui me disent: «bravo!»

T.W.: Dans les années 1990, tu cumulais, homosexuel, travesti, fils d’immigrés…

J.G.: Je n’ai jamais caché que j’étais homosexuel ni ne l’ai revendiqué. J’aimais imaginer Marie-Thérèse confrontée à un fils gay, c’était drôle. Mais ce n’était pas revendicatif.

T.W.: Tu ne l’as jamais été…

J.G.: Non, jamais. Je voulais juste faire un spectacle drôle. Je n’ai jamais été le porte-voix de rien du tout. Mais c’est étonnant: Italien, gay, travesti et l’UDC m’adore.

T.W.: Tu es devenu une icône suisse.

J.G.: Il y a un côté très popu. Je représente a priori ce que beaucoup de gens détestent et ils aiment bien quand même.

T.W.: Où te situes-tu politiquement?

J.G.: J’ai mes idées, mais je ne parle pas de ça. Je n'ai jamais voulu qu’on m’associe à un parti.

T.W.: C’est fou, parce que les artistes sont de plus en plus engagés…

J.G.: Je suis un amuseur, rien d’autre que ça. Il y a des causes qu’on peut défendre. Mais dire aux gens de voter dans tel sens, ce n’est pas pour moi. Je serais illégitime. J’ai un public populaire. Je ne peux pas me permettre de me mettre à dos des gens.

T.W.:  Tu suis l’actualité?

J.G.: Oui, beaucoup. Je m’engage contre le sida, pour la Chaîne du Bonheur. Je ne peux pas regarder les gens crever sans rien faire.

T.W.: Est-ce que c’est agréable de redevenir sur scène Joseph?

J.G.: Oui. C’est très sain. Même si mon spectacle de «A à Zouc» était très difficile. C’était dur de parler de moi devant tant de monde. Mais Pierre m’a rassuré: ce que tu racontes là a un sens pour les gens qui t’aiment bien.

T. W.: Il y a cette familiarité à gérer après le spectacle.  Je remarque que les gens ne comprennent pas toujours quand tu bosses et quand tu ne bosses pas...

J.G.: Surtout quand tu fais de l’humour. Au Théâtre du Jorat à Mézières, à la création de «De A à Zouc»,  je n’ai pas pu venir saluer une deuxième fois, tellement j’étais ému. L’affection du public, c’était fou.

T.W.: Tu pourrais rejouer un spectacle en Joseph?

J.G.: J’aimerais bien. Mais pas seulement. J’aime me lancer dans de nouveaux personnages. J’ai envie de faire un truc qui s’appellera: «Je ne suis pas gentil» (rires). Tout le monde me dit: «Tu es tellement gentil.»

T.W.: Mais tu es gentil.

J.G.: Oui, oui. Il n’y a pas de honte à être gentil. Mais pas toujours.

T.W.: Ce qui m’a frappé chez toi, c’est l’absence de prétention. Tu ne me connaissais pas, nous participions au même spectacle,  je monte sur scène, je  fais des blagues méchantes sur Marie-Thérèse…

J.G.: Oui, mais c’était drôle.

T.W.: Il y a beaucoup d’autodérision chez toi.

J.G.: C’est pour ça que ça fonctionne.

T.W.: C’est pour ça aussi que tu es resté aussi équilibré.

J.G.: Oui. Et n’oublie pas que le succès m’est arrivé quand j’avais trente ans. A vingt ans, ça aurait été plus compliqué. J’ai vécu des choses beaucoup trop jeune. J’étais en couple entre 15 et 23 ans, avec quelqu’un de beaucoup plus âgé que moi. Ça m’a sauvé la vie. Parce que cette période correspond à la phase où le sida était le plus dévastateur. Je suis passé entre les gouttes grâce à cette histoire d’amour. J’ai fait toutes les bêtises qu’on fait ado plus tard.

T.W.: Nous étions invités à l’EPFL, il y avait 600 personnes, la moyenne d’âge était 25 ans, tu étais malade comme un chien. Tu es monté sur scène devant un public qui avait la même opinion que moi avant qu’on se rencontre, que Marie-Thérèse c’est pour les vieux… Et ça a marché.

J.G.: Ça, ça me fait plaisir.

T.W.: Tu gères ta carrière sans te soucier des jalousies, des critiques…

J.G.:  J’ai été tellement moqué quand j’étais petit parce que j’avais des copines et pas des copains. J’ai toujours eu l’habitude que des gens me détestent. J’ai appris à faire avec.

T.W: Le truc qui m’impressionne le plus, c’est que tu aies fait un spectacle en suisse allemand…

J.G. : En bernois, 1heure 40. Je suis plus fier de ça que de Paris. Quand j’ai entendu les gens rire à Berne et à Zurich, j’étais incroyablement heureux. J’avais tout appris en phonétique. On a tourné quatre ans avec ce spectacle.

T.W.: Tu es un des seules artistes avec Emil à avoir franchi le Röchtigraben.

J.G.: Ça m’a fait refaire la tournée du Cirque Knie.

T.W.: Qu’est-ce que tu dois à ton père? A ta  mère?

J.G.: Tout. Mon père est mort. Il est arrivé en 1963 en Suisse, du sud de l’Italie. C’est un ouvrier. Mes parents ont eu une vie difficile, mais ils ont fait en sorte que nous vivions le mieux possible, ma soeur et moi. C’est dommage qu’il ne soit plus là, mon père et que ma mère soit très diminuée. Avec la vie que j’ai, les moyens que j’ai, j’aurais pu leur offrir des vacances.

T.W.: Dans dix ans, tu t’imagines jouer Marie-Thérèse…?

J.G.:  J’espère que j’aurais envie encore de m’amuser. J’aurai 60 ans, je serai un peu ridicule avec des robes. Je ne m’imagine pas dans dix ans.

T.W.: T’arrive-t-il d’envier d’autres artistes?

J.G.: Je suis fan de Depech Mod depuis toujours. J’aimerais être Dave Gahan. Etre une star du rock ou de la chanson, c’est le rêve absolu.

T.W.: «La Truie est en moi» est très physique. T'entraînes-tu beaucoup ?

J.G.: Non. Je m’entretiens. Je fais encore un peu de danse. Du cardio. Mais le secret de tout ça, c’est que je m’amuse.  Le plaisir du jeu est de plus en plus grand. Quand on me demande quel est mon métier, j’ose dire maintenant «comédien».


La Truie est en moi, Genève, Casino-Théâtre, du 3 au 14 mai; puis tournée romande, rens. https://marie-therese.ch/



Questionnaire de Proust:


Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

Thomas: La date. Je voudrais être plus jeune.
Joseph: Rien.


Qui seriez-vous si vous étiez une femme?

Thomas: Emma Watson. Je la trouve jolie, talentueuse, rebelle. Elle fait ce qu’on n’attend pas d’elle.
Joseph: Catherine Deneuve. J’adore cette femme, sa voix. Elle est libre. J’aimerais être Catherine Deneuve.


Qui pour incarner la beauté?

Thomas: Barack Obama.Dans toutes les situations, il est la personne vers qui les regards se tournent.
Joseph: La beauté est une attitude. Allez, Françoise Hardy. Il y a de belles vieilles.


Qui pour incarner l’intelligence?

Thomas: John Oliver, l’humoriste anglais. Il arrive à être malin, engagé sans être lourd, toujours surprenant.
Joseph: Ellen DeGeneres, une humoriste américaine.


Si vous étiez un animal?

Thomas: Un éléphant, pour la mémoire.
Joseph: Je serais mon chien. J’adorerais être mon chien. Je me ferais caresser toute la journée. J’aimerais être le chien de Joseph. C’est un moitié labrador moitié griffon.


Le talent que vous n’avez pas?

Thomas: La comédie. Dès que je m’éloigne de moi-même, personne n’y croit.
Joseph: J’adorerais savoir écrire de la musique. J’ai une bonne oreille, mais je suis incapable de composer une mélodie.


Trois adjectifs pour vous qualifier:

Thomas: Insupportable, intelligent et drôle, ce qu’on essaie de faire à longueur de journée.
Joseph: Drôle dans tous les sens du terme; altruiste; empathique.


Un lieu pour finir vos jours?

Thomas: Pas très loin d’ici. Vieillir au bord du Léman m'irait bien.
Joseph: J’aime de plus en plus le lieu où je vis, Genève.


Le pire cauchemar?

Thomas:  Finir seul. Et ne plus avoir envie de faire ce que je fais.

Joseph: J’ai peur du vide. Mon cauchemar serait d’avoir un accident d’avion et de m’en rendre compte. 


 Profil Joseph Gorgoni

10 mai 1966: Il naît à Genève, fils d'un couple d'Italiens immigrés.

1989: Il danse dans la comédie-musicale «Cats» à Paris et en tournée.

1993: Il devient Marie-Thérèse Poget (sic) à la Revue genevoise. 

1996: Il triomphe en Marie-Thérèse Porchet dans «La Truie est en moi», spectacle repris à Paris en 1998.

2001: Il participe à sa première tournée avec le Cirque Knie.

2014: Il abandonne la perruque dans «De A à Zouc»

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