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Marilyn Monroe, blonde à facettes

Pourquoi Marilyn Monroe reste-t-elle, 50 ans après sa mort, le prototype de la star, se demande Stéphane Bonvin qui, apprenti marilynolâtre, s’est plongé dans deux bouquins exceptionnels

C’est son anniversaire et, regardez, elle sourit derrière le gâteau. La photo est datée du 1er juin 1962. Marilyn fête ses 36 ans. Dix jours plus tôt, devant JFK et les Etats-Unis qu’elle a fait longtemps attendre, elle a entonné «Happy Birthday Mr. President», moulée dans une robe qui semblait l’empêcher de s’écrouler en direct, ivre quasi morte et belle en diable. C’est son anniversaire mais, autour d’elle, ce soir, sur le tournage de Something’s Got to Give, il manque du monde. Lassée par ses retards à répétition, l’équipe du réalisateur George Cukor n’est pas restée pour le gâteau. C’est une fête mélancolique. Alors, pour le photographe Lawrence Schiller, Marilyn donne le change. Dans deux mois, le 4 août 1962, elle sera retrouvée morte. Overdose et combinaison fatale de médicaments. C’était son dernier anniversaire.

2012, cinquantième anniversaire de cette mort. Livres, affiches, magazines, numéros spéciaux, flonflons à Cannes, cérémonies, long métrage (Ma semaine avec Marilyn), biopic en chantier. Ce printemps, la planète entière se presse autour du gâteau, y compris ceux qui n’y étaient pas invités, ceux qui n’ont jamais vu un film de Marilyn, qui n’étaient pas nés, qui ne savent même pas quelle chanteuse jazzy exceptionnelle elle a été, qui la confondent avec un poster de War­hol ou un clip de Madonna. Pourquoi elle et pas une autre? Pourquoi La Monroe reste-t-elle l’archétype de la star absolue alors que les Liz Taylor, Marlene Dietrich, Audrey Hepburn et autres James Dean s’enfoncent paisiblement dans l’oubli? Une chevelure blonde, une robe qui s’envole au-dessus d’une bouche de métro, un grain de beauté, des rumeurs d’assassinat, des maris et des amants célèbres, une mort théâtrale et bizarre suffisent-ils à expliquer ce début d’éternité?

Oui, mais pas seulement. C’est ce que confirme la lecture de l’excellent Monroerama qui paraît ces jours-ci (lire encadré à droite) et dont la matière sert de base à cet article. Si Marilyn est aujourd’hui si vivante, c’est que sa vie pose plus de questions qu’elle n’en résout, écrit en substance Françoise-Marie Santucci, qui a piloté cet ouvrage formidable. C’est que son personnage est une boule à facettes dans laquelle chacun d’entre nous peut mesurer sa vie et, surtout, contempler le théâtre exalté de ses contradictions.

1944. Marilyn a 18 ans. Plier des parachutes 60 heures par semaine, comme elle le fait dans une usine au large de la Californie, mène à tout. Surtout si l’on a l’habitude de faire de la gym en petit short et qu’un photographe passe par là. Cette année-là, Marilyn Monroe s’appelle encore Norma Jean Dougherty. Mais plus pour longtemps – pas toujours facile, cela dit en passant, de s’y retrouver dans la liste des noms de l’actrice, qui en changea au moins neuf fois. Norma Jean s’est mariée en 1942 avec un voisin pour éviter de retourner en orphelinat, elle qui n’a pas connu son père, qui a si peu vu sa mère dépressive, et qui a trimballé ses chagrins d’enfance de familles d’accueil en abandons. Norma Jean quitte l’usine, commence à poser pour des calendriers, des revues. Elle n’arrête plus, elle est la chérie des magazines. Elle a faim de réussite, et la pellicule a faim de son appétit. «C’est la bosseuse la plus acharnée que j’aie jamais hébergée», se souviendra une de ses logeuses. Elle commence à faire de la figuration au cinéma. Elle étudie sur le tas, à l’instinct. Elle apprend comment faire pulper, avec 5 couleurs de rouge, ses lèvres qu’elle a plutôt plates. Elle divorce, devient la maîtresse de son agent. Châtain, elle se teint en blond, inaugurant un supplice capillaire sans fin – la solution comporte 30% d’acide sulfurique, assez pour scalper n’importe qui doté de cheveux moins fragiles que les siens, ce qui fait que, les derniers mois de sa vie et dans son cercueil, La Monroe portait une perruque.

A 20 ans, elle exsude beauté, innocence, trouble du désir. Surtout, elle éclôt à une époque particulière en matière de sexualité aux Etats-Unis, comme le rappelle Annik Dubied, professeure associée à l’Université de Genève: «Le discours sur la question se libère partiellement. Les rapports Kinsey viennent de sortir, le premier numéro de Playboy aussi. Pour la première fois, on se met à parler ouvertement d’orgasme, de désir, d’accomplissement sexuel. Avec sa présence physique exceptionnelle, Marilyn incarne malgré elle cette nouvelle place de la sexualité sur la place publique. Elle devient le prototype des stars d’aujour­d’hui, qui comptent autant pour leur physique que pour leur talent.» La beauté, l’épanouissement, les élans. Mais pas seulement.

Parce que, dès ses premières scènes, le spectateur entrevoit, chevillée à son rayonnement solaire, son désespoir, son déclin, ses abandons; ce que la féministe Gloria Steinem a appelé «son destin de femme qui va se noyer en ayant le rivage à portée de main»; ce que pointe du doigt le photographe Cecil Beaton, qui la compare à un feu d’artifice dont on perçoit qu’il s’achèvera dans les larmes. «Très vite, écrit Françoise-Marie Santucci dans Monroerama, cet étrange masque fut un déguisement, une seconde peau. A nu, elle gardait quelque chose de plus. Des cicatrices, une odeur de soufre, une authenticité, même dans la fabrication de soi.»

3 mariages et un enterrement

La suite de la mythologie a été davantage racontée. Marilyn qui conquiert. Marilyn que l’on abandonne. Marilyn qui dit son envie d’être reconnue mais qui ne peut faire le deuil de ses réflexes de séductrice. Marilyn qui veut exister par elle-même, mais qui sera la maîtresse ou l’épouse des trois hommes les plus adulés de leur époque et de leur spécialité (Joe DiMaggio pour le sport, Arthur Miller pour la culture, et JFK, bien sûr). Marilyn qui cherche un père de substitution et qui tombe sur des hommes qui voient en elle un jouet figé ou, comme Joe DiMaggio, la mère de leurs enfants. Marilyn qui épate par ses bons mots mais dont le public connaît les rechutes, les désillusions, les défaites. Marilyn qu’on veut posséder, Marilyn qu’on se sent obligé de consoler. Marilyn à double face. Marilyn dont la vie comporte plus de facettes qu’un diamant.

Annik Dubied: «Elle est la première figure de célébrité aussi fortement double, clivée. Avant, les stars étaient des modèles de réussite complète: publique, professionnelle mais aussi privée et amoureuse. Marilyn est une star glamour dont tout le monde connaît la vie pavée d’échecs amoureux. Elle inaugure cette dualité entre extraordinaire et ordinaire sur laquelle fonctionne toute figure de star moderne. Aujour­d’hui, toutes les célébrités fonctionnent comme elle: success story sur tapis rouge ou sur scène, malheur privé. Marilyn surgit à la fin d’une époque qui pensait possible de concilier accomplissement professionnel, privé, amoureux. Elle signe la fin d’un modèle social, la fin de l’illusion individualiste ou du «mythe du bonheur», diraient les sociologues. Mais elle va au-delà: ce n’est pas une figure statique, comme beaucoup d’autres stars: sa complexité, ses hauts et ses bas, sa fragilité, ses traits d’esprit, sa pugnacité, sa gloire puis sa mort fournissent à la presse une «pâte à récit» incomparable, même 50 ans plus tard. Elle est non seulement photogénique, elle est narratogénique. C’est ce qui explique, en partie en tout cas, sa durabilité et la persistance de sa figure.»

Marilyn über-diva dégringolée de l’Olympe. Prototype de la star tellement associée au malheur que la légende oublie souvent de préciser qu’elle était censée se remarier avec Joe DiMaggio et que leurs secondes noces étaient agendées pour la semaine qui devint celle de son enterrement.

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