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Marin Alsop, la chef qui détonne et étonne, vient diriger l'OSR pour la première fois à Genève, à deux reprises.
© Grant Leighton

Classique

Marin Alsop: «Ce n’est pas d’être chef le plus difficile, c’est de devenir un bon chef»

Pour la première fois à la tête de l’OSR, l’Américaine défendra deux programmes différents. Un concert d’abonnement précédera le gala inaugural du célèbre concours Menuhin qui passe à Genève lui aussi pour la première fois

Il y a des dos rigides, extravertis, discrets ou expressifs. Des dos qui chantent, commandent ou restent figés dans un discours solitaire. Depuis la salle du Victoria Hall, celui de Marin Alsop inspire la solidité et la sensibilité. La cheffe américaine s’impose sans forcer en répétition. Elle travaille efficacement la symphonie «du Nouveau Monde» de Dvorak donnée à l’occasion de deux concerts différents. Concentrée, ancrée, précise et accueillante, l’ancienne violoniste se tient pour la première fois devant l’OSR et instaure d’emblée un contact naturel.

Attendue, Marin Alsop l’est à plus d’un titre. Comme femme, d’abord. La New-Yorkaise a creusé un sillon de pionnière en un quart de siècle, devenant une figure féminine éminente de la direction d’orchestre made in USA, et abordant des formations reconnues bien souvent en tant que «première femme».

Une personnalité hors du commun

En 2019, elle prendra les rênes de l’Orchestre symphonique de la Radio de Vienne après ses responsabilités à São Paulo et Baltimore actuellement, ou Bournemouth et l’orchestre du Colorado au tournant du millénaire. Si le soutien de Leonard Bernstein l’a poussée dès 1988 sous le feu des projecteurs, la sexagénaire a bâti sa réputation à force d’obstination et de travail.

On attend encore la rebelle à cause de l’originalité de ses choix musicaux et des causes qu’elle défend. L’éducation et la jeunesse au premier rang, avec le mélange des genres. Sa version gospel du Messie de Haendel a fait un tabac et ses programmations associant classique, jazz, rock et contemporain entre autres concerts à thème féminin attirent les foules.

Ses réalisations majeures? Les projets «OrchKids» pour former les enfants des écoles primaires, «Taki Concordia Fellowship» pour révéler les femmes chefs d’orchestre, un programme pour musiciens «rouillés», des concerts multimédias, ou invitations de solistes insolites (percussionniste vocal, danseur de claquettes…). Sur le plan personnel, la cheffe est mère d’un fils de 15 ans, avec sa compagne corniste. Marin Alsop détonne et étonne.

Le Temps: N’en avez-vous pas assez d’être définie comme «femme chef d’orchestre»?

Marin Alsop: Avec les années, ça finit par devenir un peu fatigant. Mais cela représente aussi une satisfaction. Celle d’avoir pu ouvrir une voie féminine, à une époque où ce n’était pas facile. Je suis heureuse de voir qu’aujourd’hui une certaine communauté s’est construite et se développe, que les échanges se multiplient et que le niveau s’élève.

Il était donc moins haut que celui des hommes?

Pas par manque de qualité ou de potentiel, mais de temps. Comme les femmes n’avaient pas accès tôt à des cours de direction [à la Juilliard School notamment, Marin Alsop avait essuyé des refus, ndlr], elles devaient se former par elles-mêmes ou trouver des chefs d’accord de les accompagner. Cela prenait beaucoup de temps et se faisait tardivement. Trop, parfois, pour certaines qui pouvaient aussi se décourager. Les choses ont heureusement changé, petit à petit. Mais je pourrais encore créer un projet pour les femmes chefs de plus de 40 ans…

Ça a été une lutte pour vous?

Je dirais plutôt une conquête. La difficulté pousse à se poser des questions et à chercher comment y répondre. Le défi tenait surtout à la façon de saisir les rares opportunités au bon moment, d’y croire, de défendre ses choix, de ne pas renoncer et de construire. Ce n’était pas évident pour les femmes. Aujourd’hui elles ont appris à avoir plus confiance en elles. Mais c’est aussi valable pour les hommes. Les échecs et les déceptions font partie du métier.

Etonnamment, Leonard Bernstein, qui vous a soutenue, n’était pas très convaincu par les femmes à la baguette…

C’était surtout une question de génération. Il n’avait rien contre les femmes chefs. Simplement ça l’étonnait car ça n’existait pas à l’époque. Il avait une telle générosité, ouverture d’esprit, goût de la communication, de la transmission et du partage qu’il ne pouvait pas envisager la féminisation en termes de sexisme. Juste en prendre l’habitude et être convaincu artistiquement.

Vous avez été violoniste, comme votre père, parfois dans le même orchestre du NYC Ballet, avant de pouvoir vous imposer comme cheffe. Pourquoi avoir choisi la direction?

Jouer en musique de chambre, ou dans un orchestre, ne me suffisait pas. J’avais besoin de partager, transmettre, entraîner et imprimer ma propre vision sur les œuvres. J’avais été subjuguée par Leonard Bernstein vers l’âge de 8 ans, lors d’un de ses programmes pour les enfants où mon père m’avait emmenée. Quand je lui ai dit que je voulais faire ça, il m’a offert une boîte de baguettes qu’il avait façonnées lui-même.

Vous vous en servez encore?

Oui, bien sûr. Avec le temps, c’est devenu un jeu. Une nouvelle à chaque anniversaire ou occasion. Incrustée de pierres, dorée, sculptée… J’en ai une quarantaine.

Avec deux parents musiciens d’orchestre, violoniste et violoncelliste, quel sentiment vous anime quand vous vous retrouvez à les diriger parfois?

Beaucoup de plaisir. Un sentiment doux, affectueux, joyeux. Ils sont toujours prêts quand j’ai besoin d’un musicien à remplacer. C’est une grande chance.

Avec le temps, avez-vous beaucoup changé votre façon de diriger ou êtes-vous restée la même?

Les deux. J’ai toujours le même rapport physique au son, avec une façon assez intuitive et organique d’aborder les partitions et de mener les musiciens. Mon essence est la même. Ce qui a évolué, c’est évidemment l’aspect technique mais surtout le fait d’être un bon leader, un véritable coach pour les instrumentistes. Le plus important, c’est d’être ouvert, d’exister au présent avec eux, et de vivre la musique quand elle se fait. Je connais la difficulté incroyable du travail de l’instrument. Diriger, au début, est plus facile. Ça se complique après. Ce n’est pas d’être chef le plus difficile, c’est de devenir un bon chef.


Au Victoria Hall les 11 et 12 avril à 20h. Tél. 022 807 00 00.

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