Nouvelles

Marina Salzmann saupoudre 
le réel d’un safran subtil et volatil

Douze nouvelles pour dire l’inquiétante étrangeté 
du monde

Safran, une épice subtile au parfum discret, insaisissable presque, qui colore de jaune tout ce qu’elle touche. Safran, c’est aussi le titre du second recueil de nouvelles de Marina Salzmann paru chez Bernard Campiche cet automne. Douze nouvelles, douze histoires où le réel se trouve subtilement contaminé par l’écriture à la fois fantasque et minutieuse de Marina Salzmann, Prix Terra Nova en 2013 pour Entre deux (Bernard Campiche). Et ce réel dérive, se teintant de couleurs différentes au gré des histoires. Chacun de ces textes possède sa palette propre, son ton à lui, son caractère singulier.

Il plane sur plusieurs de ces nouvelles une sorte de brume apocalyptique. Pas de catastrophes spectaculaires, mais une lente érosion des choses que les personnages et l’auteure elle-même tentent de conjurer par des mots, des paroles, des écrits. Ce sont le plus souvent des femmes, narratrices pleines de doutes, qui explorent ces univers menacés et tentent, à leur manière, une réparation. A l’image de l’héroïne de «Blumen», qui tisse une robe couleur de paradis, arachnéenne et folle, pour sa grand-mère disparue.

Boson de Higgs

Dans «Chantier», une cuisinière au chômage voit son quartier lentement se désagréger: «Les vitrines de la pharmacie ou de l’agence de voyages semblent être devenues de simples surfaces, pareilles à ces villes peintes de cinéma que l’on trouve dans certains déserts. Sortir est inutile et c’est même une erreur fatale, ai-je constaté, car le phénomène gagne en étendue quand je quitte ma fenêtre. Et puis à l’extérieur, je remarque une hostilité croissante.» Dans cette nouvelle fascinante qui ouvre le recueil, la réalité est des plus instables. Attaquée par les marteaux-piqueurs, elle semble aspirée peu à peu par une sorte de trou noir qui distord et les apparences et le temps. Le boson de Higgs n’est pas loin. Un psychanalyste apparaît dans une cuisine, des déluges s’abattent au milieu de l’été, seules les paroles que profère Marianne permettent au monde de tenir encore debout.
«Zone interdite» pourrait presque être le prolongement de «Chantier». Peut-être que du temps a passé, que les phénomènes étranges se sont multipliés, divisant la planète en une zone habitable et une zone interdite? Le contrôle social s’est, en tout cas, renforcé. Perrine et Francis s’inventent pourtant un destin hors des lieux quadrillés, loin des caméras de surveillance, un avenir chuchoté par les toiles d’un peintre, baignées d’une lumière dorée.
Dans «Rank», ce sont les corps, les objets qui subissent d’étranges transformations. Alice aux pays des merveilles, version contemporaine, car, dans ce récit, on photocopie à qui mieux mieux. «Photocopiez-vous. Si vous pouvez photocopier des clés, une porte, une maison, vous pouvez vous photocopier vous-même pour être à l’échelle et rentrer chez vous et dans la copie de toutes les choses vivre au milieu d’elles.»

Palimpseste

Dans ces univers – urbains, la plupart du temps – distordus et fragilisés, menacés par la ruine, les personnages de Marina Salzmann errent, fuient, cherchent. Surtout, ils tentent de déchiffrer ce qui les entoure, de lire le réel en forme de palimpseste qui leur est présenté. «A l’aide d’un dictionnaire de voyage, elle tente de déchiffrer l’alphabet inconnu des rues, les enseignes des magasins et les menus des restaurants, parce que c’est ce qu’il voit dans ce monde ébréché.» Tel est le parcours de Camille qui, dans «Loin comme la Chine», cherche un homme qui a fui et dont les traits s’effacent. Trois textes, plus réalistes que les précédents, ont des hommes pour narrateurs. Leur ton est en rupture avec les incertitudes des autres textes. «Congeler» fait figure de microthriller, un peu trop attendu. «Santiago» salue Victor Jara, le chanteur chilien assassiné par la dictature en 1973. Dans «Méthode», un écrivain cherche l’histoire, la fiction.

La belle apocalypse

Enfin, d’autres textes, de nouveau au féminin, disent un monde plus prosaïque de tourisme triste, des collègues («La meilleure façon de boiter», «Issue de secours»), de dèche ordinaire («Fugue»). Plus «normales», à première vue, ces nouvelles n’en sont pas moins contaminées par les histoires fantastiques qui les entourent. Et Marina Salzmann, ayant habilement tordu notre regard, dévoile ainsi l’inquiétante étrangeté du quotidien.

Et si l’apocalypse était belle? Enfin libre de toute contingence, de tout collègue de bureau, de toute inquiétude, puisque l’humanité serait enfin fixée, avec certitude cette fois, sur son sort. C’est ce que semble dire «Banquets», la nouvelle qui ferme ce recueil étonnant, qui décrit une fin du monde où tous s’acheminent, tristes mais apaisés, vers la fin. «Nous vivons maintenant comme bon nous semble, occupant les maisons abandonnées de la Côte ou de l’Intérieur. Il suffit de casser les fenêtres, les alarmes sonnent dans le vide, longtemps, puis le bruit cesse.»

Marina Salzmann, Safran, Campiche, 174 p.

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