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L’exil, un thème autobiographique traité avec fantaisie par Marina Skalova.
© MAXIM SHEMETOV/Reuters

Découverte

Marina Skalova, des mots en migration

Polyglotte, cette jeune auteure explore les espaces entre deux langues. Elle publie deux livres coup sur coup

A la fois matériau plastique et flux, la langue est au cœur du travail de la jeune auteure Marina Skalova. Poèmes ou récit, ses textes se composent de mots apprivoisés avec lenteur. Il s’agit de les sélectionner soigneusement, de se les approprier avant de les laisser saillir sur la page. Apparaissent alors des tournures aussi délicates que dangereuses, car elles ont vite fait d’investir les territoires de l’intime.

«L’écriture a toujours été liée pour moi à une expérience de l’étrangeté», expliquait Marina Skalova l’année dernière, en introduction à son recueil de poèmes Atemnot (Souffle court)*. Un premier livre que la jeune femme a dédié tout entier à l’exploration de l’«entre-deux», cette terra incognita stylistique située entre la sonorité d’un mot et son dessin sur la page, entre le monde intérieur et le dévoilement du soi au lecteur.

Langue de l’exil

Mais le recueil sonde également les points de friction entre les langues. L’auteure a, d’un même mouvement, rédigé et traduit les poèmes du livre en français et en allemand — ses deux «langues d’écriture», à défaut d’être ses langues maternelles —, jouant librement sur les équivalences et les variations. Si en français, «les souvenirs pèsent/des livres de passé», le poids de la mémoire prend une tournure autrement plus matérielle en allemand, devenant plomb: «erinnerungen wiegen/wie bücher aus blei».

Loin d’être littéral, l’exercice dégage un espace hautement suggestif où il devient non seulement possible à l’auteure de forger une langue qui lui est propre, mais aussi d’aborder par un biais formel l’aspect, plus biographique, du déracinement. Marina Skalova est née à Moscou en 1988, a passé son adolescence en Allemagne et en France avant de venir s’installer en Suisse, où elle a étudié à l’Institut littéraire suisse. Un parcours de migration traité dans le second livre de Marina Skalova, Amarres, paru ce printemps. Procédant par brefs paragraphes, il nous fait avancer dans une histoire aux allures de parabole.

Etranger sur une île

C’est une fois de plus grâce au langage qu’est abordée la blessure de l’exil. Un homme, narrateur, débarque sur une île dont on lui a loué la prospérité. Dans cette nation gorgée de fierté populiste, l’homme se retrouve isolé, mis à ban de la vie locale dont il ne comprend pas les mœurs. Il erre sur les plages, les marchés et dans les rues sans rencontrer d’interlocuteur. A ces barrières s’ajoute celle de la communication, les insulaires arborant fièrement un accent qui brouille leurs propos et interdit les mots de l’étranger. «Ils vidaient ma parole comme une coque de noix de coco. Ils laissaient s’écouler le jus, sur l’asphalte», raconte-t-il, observant toujours une distance pudique entre son expérience et sa mise en récit. «Il ne fallait pas que mes mots collent à leurs chaussures.»

Il y a quelque chose de dérangeant dans cette manière de portraiturer un pays de manière schématique. Mais Amarres est moins un texte sur le processus d’intégration qu’une allégorie sur l’intolérance. Sur une île qui semble nier tout apport de l’extérieur, un bagage migratoire est forcément moins légitime qu’une identité nationale. Aussi l’étranger devient-il rapidement le mouton noir, de même que la cause de tous les fléaux. Dans ses cauchemars, il perd sa langue, ses mots, se «retrouve aphone». Encore une fois, l’étrangeté prend assise dans le langage: celui qu’on nous refuse, ou au contraire celui qu’on nous impose. La seule échappatoire étant de trouver celui dans lequel on parvient à écrire.


* Marina Skalova, Atemnot (Souffle court), Cheyne 2016, 64 p.

Marina Skalova, «Amarres», L’Âge d’Homme, 79 p.

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