On se réjouissait de découvrir le bureau de Marina Skalova, son «atelier», au bord de l’Arve à Genève, le lieu «un peu sauvage» où elle se met à l’écart pour écrire. Une angine nous a empêché de faire le déplacement et c’est virtuellement que la visite a lieu. Une petite pièce, dans un entresol, dans un ancien garage. C’est son «aquarium». Quelques livres, de quoi faire du thé, un «coffre de pirate» en osier, déniché dans la rue, des mots au mur aussi, sur une affiche, «j’aime bien que mon regard se perde dans les mots», dit l’écrivaine. On lit, par écrans interposés, «forêt» et «feux d’artifice».

Echanges poignants

Depuis son premier recueil de poèmes, Atemnot, rédigé en français et en allemand, paru aux Editions Cheyne en 2016 et récompensé par le Prix de la vocation en poésie, Marina Skalova a beaucoup publié. Amarres, fable sombre sur le racisme et le rejet de l’étranger, est sortie à L’Age d’Homme en 2017. Exploration du flux, réaction personnelle à la politique migratoire européenne, entre l’essai et le poème, au Seuil en 2018. La pièce de théâtre La Chute des comètes et des cosmonautes, publiée à L’Arche, a été créée au théâtre du Poche en février 2019 par Nathalie Cuenet. 

Cette rentrée, c’est au tour de Silences d’exils – superbe livre accompagné des photographies de Nadège Abadie, inspiré d’ateliers d’écriture organisés avec des requérants d’asile entre 2016 et 2019 à Genève, Bienne et Fontainemelon – de voir le jour à l’enseigne des Editions d’En bas. Une suite de rencontres et d’échanges souvent poignants, qui se clôt par l’évocation du décès de l’un des participants, un requérant congolais tué à Fontainemelon en 2018 suite à une dispute avec un requérant géorgien.

Immergée dans les mots

Comment fait-elle pour tout mener de front, Marina Skalova? Un fils de 20 mois, des traductions, un ambitieux projet littéraire de fresque sur l’histoire des femmes en Union soviétique (pour lequel elle a reçu la bourse culturelle Leenaards 2020), l’animation de nouveaux ateliers d’écriture avec des personnes allophones (à partir de décembre, sur l’invitation de la Maison de Rousseau et de la littérature, à Genève), la première pierre d’un doctorat en recherche-création à l’Université de Cergy, près de Paris… «Je n’arrive à bien écrire que lorsque je suis hors de mon quotidien et que je peux passer plusieurs jours complètement immergée dans un texte, m’endormir, me réveiller, avec le même projet en tête.» Cette concentration est possible dans le cadre de résidences d’écriture, notamment au château de Lavigny, où elle a rédigé Silences d’exils. En novembre, elle a prévu de séjourner à la Fondation Jan Michalski, à Montricher, si la crise sanitaire le permet.

Français et allemand

Qui, mieux que cette exilée, pouvait comprendre et approcher d’autres exilés, ceux qui se retrouvent privés de mots dans un pays dont ils ne parlent pas la langue? Marina Skalova est née à Moscou en 1988. Lorsqu’elle a 3 ans, sa famille immigre en France, puis en Allemagne lorsqu’elle a 7 ans. A l’adolescence, c’est la France à nouveau. Russe et Allemande de passeport, elle est venue en Suisse pour étudier à l’Institut littéraire de Bienne et se consacrer à l’écriture: «J’étais intriguée quand j’ai découvert qu’à Bienne on pouvait écrire à la fois en français et en allemand!»

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Le russe est sa langue maternelle, un qualificatif qu’elle n’aime pas: «L’origine est sacralisée, on s’imagine que la langue maternelle est une matrice enveloppante. Ecrire dans une langue, ce n’est pas être dans le confort molletonneux. Mon travail consiste à creuser dans la matière des mots et dans le silence, à me mettre en difficulté.»

Décliner ses papiers

Cette histoire personnelle, le lecteur de Silences d’exils la découvre par bribes extrêmement touchantes et sobres, en caractères plus petits, dans un registre «mineur», en regard des paragraphes qui évoquent les rencontres des ateliers d’écriture et le rapport d’étrangeté à la langue. Comme s’il fallait se faire discret, pour parler de soi, et qu’on n’en avait pas la légitimité. Comme s’il y avait une résistance à raconter son histoire aussi, parce que cela équivaut à décliner ses papiers, à céder à une forme de domination. «On me demande quinze fois par jour d’où je viens. Je ne sais pas comment répondre à cette question, ou alors il me faut développer sur un paragraphe!» Sur l’écran, depuis son petit «aquarium» genevois, Marina Skalova se met à rire.

Position sociale

Sa force tient notamment à son point de vue littéraire sur le monde, très construit, à la fois charnel et théorique: elle est poétesse, mais aussi intellectuelle (elle est titulaire d’un master en lettres, arts et pensée contemporaine entre l’Université Paris VII et la Freie Universität de Berlin, sur la question carcérale chez Jean Genet et Michel Foucault, et commence un doctorat). Elle aussi, elle a appris à occuper, à conquérir une position sociale grâce au langage, pour reprendre les mots de Philippe Rahmy, placé en exergue de Silences d’exils.

Philippe Rahmy, ce cher ami écrivain avec lequel elle a beaucoup échangé sur ce projet et auquel vient d’être attribué, à titre posthume, le Grand Prix C. F. Ramuz 2020. «On partageait une tension à la fois vers la poésie, le lyrisme et en même temps un questionnement politique et une empathie», explique Marina. «Il avait la générosité de s’intéresser et d’aider l’autre, alors qu’il vivait lui-même avec tant de contraintes, dues à sa santé.»

Incapacité de parler

Marina Skalova cite une phrase de Genet, lue dans L’Atelier d’Alberto Giacometti, qui entre en résonance avec son parcours, aussi bien qu’avec celui de Philippe Rahmy: «Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire…»

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Ecrire en partant de ses blessures pour se réapproprier son identité et ne plus être réduit au silence. Le silence, dans l’œuvre de Marina Skalova, est un thème récurrent: l’aphonie, l’incapacité de parler, ce cauchemar répétitif aussi, raconté dans Silences d’exils: ce cri qui refuse de sortir de sa bouche, pendant une scène d’agression.

Le même silence serrait à la gorge les hommes et les femmes migrants qu’elle a rencontrés: «Beaucoup de récits, dans ce genre de centres d’accueil, ne franchissent jamais les lèvres, ne peuvent pas se dire ni s’entendre. L’exil vous prive de point d’ancrage et de la possibilité d’être compris, d’arriver. Vous restez dans un entre-deux de la langue, de la mémoire.» C’est depuis cet entre-deux, violent, instable, fécond, qu’elle écrit, entre la Russie, la France, l’Allemagne et la Suisse.


Récit
Marina Skalova (textes), Nadège Abadie (photos)
Silences d’exils
Editions d’en bas, 166 pages

Un site web consacré à Silences d'exil