Marina Tsvetaeva. Vivre dans le feu. Confessions. Choix et présentation de Tzvetan Todorov. Trad. de Nadine Dubourvieux. Laffont, 476 p.

Une destinée en perpétuel porte-à-faux: le tragique de la vie de Marina Tsvetaeva (1892-1941) éclate dans les lettres et les carnets qui sortent aujourd'hui des archives. Depuis une vingtaine d'années, grâce à différents éditeurs dont Clémence Hiver, on a pu prendre la dimension de sa poésie poétique et de ses récits. Mais Tsvetaeva n'établissait pas de hiérarchie: elle soignait autant sa correspondance et son journal que ses autres écrits. Ce pan intime de son œuvre occupe dix volumes de l'édition russe. Tzvetan Todorov a eu la générosité et la patience d'en extraire la matière de Vivre dans le feu. Ces «Confessions» composent une extraordinaire autobiographie, que la préface et les commentaires de Todorov aident à comprendre.

La jeunesse de Marina Tsvetaeva ne la préparait pas à cette vie incandescente, que l'Histoire alliée à un instinct destructeur ont attisée jusqu'à la consumer. Elle aurait voulu pour épitaphe «Sténographe de l'être», celle dont l'écriture saisit la «sensation du monde». Sa vie a été une succession de catastrophes, mais la vie ne l'intéressait que «transfigurée» dans l'art. Elle n'a jamais pu vivre de cet art, n'a publié que difficilement, mais jamais elle n'a douté de son génie ni de la reconnaissance posthume.

La révolution d'Octobre 1917 bouleverse sa destinée de jeune femme romantique, épouse d'un intellectuel, Sergueï Efron, mère de deux petites filles. Son mari se bat du côté des Blancs. Elle connaît la misère qui sera son lot jusqu'à la fin de sa vie. La plus jeune des enfants, Irina, 3 ans, meurt de faim – et d'abandon. Cette culpabilité, le spectacle des horreurs de la guerre civile opèrent un bouleversement profond, dans sa vie, dans son écriture aussi, qui gagne en acuité, en force: pour elle, les deux sont inséparables à jamais. Ces «Confessions» vibrent aussi de ce que Marina appelle ses «engouements», passions violentes pour des êtres – hommes ou femmes – en général platoniques, et qui ne survivent jamais longtemps à la «catastrophe de la rencontre». Rilke et Pasternak sont les exemples les plus célèbres de ces «idylles cérébrales» infligées à des objets fantasmés.

Dès 1922, elle connaît l'exil, à Berlin, à Prague, à Paris. Un garçon, Mour, naît en 1925. La rupture avec le communisme est profonde: impossible pour elle de célébrer «l'homme nouveau […] moitié machine – moitié singe – moitié mouton». La vie quotidienne l'accable. Elle ne vit que de l'aide de ses amis. Efron, «impuissant en tout», n'est d'aucun secours. En plus, il lui ment, lui qui devient agent du KGB dès 1931. Leur union, proclamée indéfectible, s'effrite pourtant. Sa fille, Alia, échappe elle aussi à son emprise et rentre en URSS. Il ne lui reste que son fils. Quand Efron rentre à Moscou, elle n'a plus d'autre recours que de se rapatrier elle aussi, en 1939, avec son fils. Commence alors une descente en enfer dont témoigne une longue lettre pathétique à Beria, restée sans réponse. Efron est arrêté, puis Alia. Le 31 août 1941, dans un dénuement et un désarroi absolus, Marina Tsvetaeva se pend.