Architecture

Mario Botta: «Effacer les traces de la décharge de Bonfol est impensable»

L’architecte tessinois a été mandaté pour incarner l’avenir de la décharge de Bonfol par une intervention de Land Art. Mardi, il a présenté son projet. Sa volonté: que la nature reprenne le dessus

Le réveil fut matinal. A l’aube, Mario Botta a tracé une diagonale. D’une frontière à l’autre, du Tessin à l’Ajoie. Si l’architecte de renom a traversé la Suisse alors que les merles dormaient encore, c’était pour présenter le projet de Land Art qui remplacera l’ancienne décharge de Bonfol pour lequel il a été mandaté en collaboration avec le bureau d’étude Biotec chargé du reboisement. Prix de l’opération: 4,65 millions de francs dont pour l’heure, seuls 200 000 francs ont été trouvés. Malgré le montant élevé, les perspectives, sont selon les chercheurs de fonds, optimistes.

Devant la salle communale, l’architecte place ses lunettes rondes sur le front. «Ce n’est pas étonnant qu’on ait choisi cet endroit pour jeter tous ces déchets. On est loin des regards, ici. Totalement excentrés.» L’isolement du lieu lui a plu, mais c’est surtout une volonté de garder l’histoire du village de Bonfol en mémoire qui l’a animé. «Vous vous rendez compte du silence qui règne autour de Bonfol aujourd’hui, s’insurge-t-il. Ça fait depuis 1961 que ça dure. Plusieurs centaines de millions de francs ont été mobilisés pour assainir la décharge. 200 000 tonnes de terrain ont été déplacés. Tout effacer est simplement impossible.»

Histoire à décharge

Sans l’intervention de l’association «Escale Bonfol», créée en 2011 afin d’améliorer la qualité de vie et redynamiser l’attrait touristique au sein de la commune ajoulote, c’est ce qui se serait passé. Assainir, recouvrir et laisser l’histoire au passé. Mais non. Yannis Cuénot est un enfant du village. C’est aussi le responsable du secteur Land Art de l’association. Comme ses contemporains, il a vécu toute sa vie à proximité de celle que l’on surnommait le «trou de la Geigy». Il a vu ces liquides multicolores s’écouler des camions en provenance des industries de la chimie bâloise. Il s’est habitué aux odeurs nauséabondes qui parfois émanaient de la décharge lorsque le vent du nord soufflait. Il a hésité à boire l’eau du robinet. Et il figure parmi les 750 habitants qui daignent encore rester au village.

Aujourd’hui, bien que la décharge soit, après dix-sept ans de travaux, bientôt assainie, enterrer son histoire dans l’oubli est pour lui impensable. Des architectes sollicités pour répondre au mandat artistique, Mario Botta a été le plus enthousiaste. «Il fallait laisser une trace, explique-t-il. Aujourd’hui, on ne peut pas ignorer la pression de l’homme sur la nature. Mais il faut garder à l’esprit qu’à la fin, c’est toujours elle qui gagne.» Dans le cas de la décharge, l’homme avait sous-estimé les pièges que la nature allait lui tendre. La terre de Bonfol est connue pour être argileuse. On la croyait imperméable. Il y a eu des fuites. Pour l’architecte tessinois, une leçon doit être tirée de ce passé. «Il faut rendre ce site à la nature, le reboiser tout en gardant ses cicatrices.»

Cercles de chêne

Le mur de béton qui a, pendant dix-sept ans, soutenu les arches surplombant la décharge incarne cette balafre. Botta l’a gardé. Il marquait la séparation entre le lieu de travail des ouvriers et l’espace toxique. L’architecte a choisi de l’inciser par de longs triangles, griffures permanentes qui permettront au visiteur de le franchir et de parcourir l’espace vert imaginé à la surface de l’ancienne décharge. Là, des chênes formeront deux cercles tangents de 400 mètres de périmètre et viendront se mêler à la forêt. «Le chêne peut devenir centenaire. S’il a été choisi c’est pour sa pérennité», explique le Tessinois.

A l’extrémité du mur, il a prévu une tour. Manière de voir la forêt depuis ses cimes, elle sera couverte de briques d’argile. Une esquisse au crayon. Mario Botta murmure: «Les briques rouges appellent les courbes.» Assemblées autour des ajournements triangulaires sur toute la hauteur, elles donneront à la tour sa texture vivante. A l’intérieur, le béton garantira à l’édifice son éternité. Une passerelle mènera le visiteur à une promenade sur la crête du mur. «Il pourra ainsi voir la forêt depuis plusieurs niveaux. Et symboliquement, alors qu’on a passé des années à extraire les déchets toxiques du sol, s’élever au-dessus de celui-ci permettra d’aborder de nouvelles perspectives.» La date de réalisation du projet demeure encore inconnue. Car avant que la décharge de Bonfol devienne un symbole, elle doit encore affronter les tourments de l’administration.

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