Asa brillante carrière d'architecte, Mario Botta peut ajouter une seconde réussite, celle de son activité de promoteur culturel. La naissance, en 1996, de l'Accademia di architettura, fleuron de l'Université de la Suisse italienne, lui est largement due ainsi que l'Archivio del moderno qui recueille, conserve et divulgue la riche histoire des bâtisseurs tessinois. Or ces deux institutions devraient être complétées prochainement par une troisième: le Musée d'architecture.

Ce projet, présenté à la veille de Pâques à Mendrisio, est pris en charge par une fondation qui vient d'être créée autour de Mario Botta ainsi que de Marina Masoni, conseillère d'Etat chargée des finances et de l'économie du canton. Parmi les membres fondateurs figurent le directeur de l'Accademia, Josep Acebillo et le maire de Mendrisio, Carlo Croci. En un premier temps, la Fondation entend réaliser ses objectifs sans faire appel au canton. Sitôt née, elle vient d'acquérir l'ancien bâtiment Jelmoli, situé en plein centre-ville, qui, rapidement transformé, servira de siège provisoire au musée. Ce dernier, s'il se réalise, disposera d'une surface initiale de 1400 m2, trois fois plus que l'unique musée d'architecture existant en Suisse, celui de Bâle. Ses premières activités devraient débuter dans un an et demi, prévoit Mario Botta.

Le Temps: En une seconde étape, vous envisagez de lancer un concours puis de construire. Est-ce bien nécessaire?

Mario Botta: Oui. Parce que le nouvel édifice aura valeur de signal, de manifeste. Et parce qu'il nous faut un bâtiment adapté aux exigences muséographiques contemporaines ainsi qu'à celles, particulières, d'un Musée d'architecture.

– Vous souhaitez ardemment ce musée et vous semblez pressé. Pourquoi?

– Parce que nous en avons fortement besoin. Notre Académie se développe de manière satisfaisante mais elle se trouve isolée. Elle déploie de très nombreuses activités, conférences, débats, projections de films, auxquelles le public répond de manière réjouissante; nous observons un afflux énorme depuis la Lombardie. Mais ce dynamisme et la présence de l'Archivio del moderno ne suffisent pas à attirer les chercheurs et visiteurs suisses et internationaux autant que nous le voudrions. Académie, archives et musée sont pensés comme un tout. Depuis le début, nous savions que pour constituer autour de l'architecture le centre d'excellence dont nous rêvons, il fallait progressivement consolider l'Accademia en la dotant de structures complémentaires. Un désir légitime, au demeurant, eu égard à l'extraordinaire histoire, plusieurs fois centenaire, de l'architecture tessinoise. Par ailleurs, un musée, instrument touristique par excellence, contribuerait à promouvoir l'identité du canton du Tessin.

– Mais vous vous lancez sans solliciter l'appui du canton. N'est-ce pas hasardeux? D'aucuns s'inquiètent de la manière dont sera assuré l'investissement initial et surtout le futur budget de fonctionnement.

– L'Etat tessinois se trouve en difficulté et nous le savons. Fallait-il attendre que ses finances aillent mieux? Nous avons opté pour une attitude expérimentale et pragmatique. La fondation dispose, pour commencer, d'un patrimoine d'un million de francs obtenu auprès de Promo Mendrisio et des membres fondateurs. Elle se chargera de recueillir les fonds privés qui nous permettront de faire vivre le musée durant les cinq premières années. Et, qui sait, la Confédération pourrait voir un intérêt national à notre projet? Cette phase transitoire nous permettra de voir comment réagiront les usagers; n'oubliez pas que la Lombardie, avec laquelle nous entretenons des rapports privilégiés, représente un bassin de 7 millions d'habitants! Nous vérifierons donc si notre pari en valait la peine. Si ce musée ne trouve pas sa place ni son public, il faudra en tirer les conséquences et arrêter.

– Mais le public d'une telle institution n'est-il pas, par définition, spécialisé, donc limité? De plus, ne frise-t-on pas l'inflation en matière de musées?

– En matière culturelle, le mot inflation n'est pas approprié. La diversité est toujours bienvenue; chaque entité a le devoir de développer son identité, la pierre de touche résidant, en définitive, dans la qualité. Quant à notre projet, il ne se limite pas, et de loin, au seul domaine de la construction. Nous ouvrirons largement le musée à tous les champs que l'architecture traverse comme le design, la représentation virtuelle et, plus amplement, les arts visuels. On viendra y assister à des projections de vidéos et de films, y chercher des informations. Je ne le vois pas seulement comme un lieu d'expositions mais comme un centre d'études; un observatoire, en somme, placé au cœur de la réflexion sur l'organisation de l'espace vital de l'homme d'aujourd'hui.

– Mais alors, son implantation à Mendrisio est-elle bien choisie?

– Parfaitement. Nous devons cesser de pratiquer une politique «moscovite» en renforçant ce qui existe déjà! Pourquoi privilégier les privilégiés? En d'autres mots, pourquoi vouloir tout centraliser à Zurich? Nous avons développé ici un projet d'ambition européenne. Songe-t-on que Milan, avec son aéroport de Malpensa, à 40 minutes en voiture, représente une porte sur le monde méditerranéen et qu'il s'agit du premier port d'Europe? La Suisse ne peut se contenter de contempler les autres pays tandis qu'ils développent la principale force de l'Europe, c'est-à-dire sa culture, et demeurer, elle, encore longtemps, passive et inerte.