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Mario Conde, un détective à la Havane

Leonardo Padura a créé son personnage fétiche en 1989. Il écrira plusieurs romans autour de ce policier romantique, amateur de livres et de cigares. Les quatre premiers reparaissent ainsi qu’un recueil de nouvelles

En 1989, pendant que s’effondre le Mur de Berlin, à Cuba, sur l’Olivetti de Leonardo Padura, naît le policier Mario Conde. Le Conde est de la génération de l’auteur, né en 1955, celle des désillusions et de la lassitude. Comme l’Espagnol Vázquez Montálban, il aime les livres. Et le rhum cubain, les cigares et le café, tous produits menacés de pénurie dans les terribles années 1990. «Malgré ses penchants d’ermite, il ferait parte d’une tribu d’amis au sein de laquelle il trouverait la chaleur humaine, une forme de supplément d’âme lui permettant de pratiquer une de ses religions: le culte de l’amitié et de la fidélité», dit l’auteur dans un texte hors commerce, Un Détective à la Havane. C’est «un policier qui enquête, non pas un agent de la répression et, par-dessus tout, un homme honnête, une personne «décente» comme on dit à Cuba, animé d’une éthique souple mais, sur les principes essentiels, inébranlable».

Son travail lui permet d’observer de près les dysfonctionnements de la société cubaine, la corruption, les injustices, les trafics de drogue, dénoncées dès l’année 1990, celle des «Affaires», qui a vu juger des gradés de l’armée et des hauts fonctionnaires. Mario Conde, comme Leonardo Padura, appartient à la «génération cachée», celle qui a perdu à la fois les illusions politiques et l’énergie de résister.

Va-et-vient mélancolique

Le premier volume de la tétralogie du Conde, Les Quatre Saisons (1991-1998), paraît au Mexique en 1991. Les quelques exemplaires introduits à Cuba établissent la renommée de Padura, jusque-là journaliste et directeur de revue. Il y aura en tout sept volumes des aventures du policier, qui vieillit et évolue avec son auteur. Passé parfait est une sombre histoire de corruption qui ramène le policier à sa jeunesse, aux amours adolescentes, dans un va-et-vient mélancolique dans le temps. Qui, parmi les camarades de lycée, a réussi, voyagé, construit une belle maison? A quel prix?

Le policier est un sentimental, coutumier des gueules de bois physiques et morales; il a choisi le métier par souci de justice sociale. Son meilleur ami, le Flaco, qui était maigre et ne l’est plus, survit désormais dans un fauteuil roulant, une balle, lors de la guerre d’Angola, l’a privé de ses jambes. Ce conflit auquel les soldats cubains ont payé un lourd tribut est aussi présent dans deux nouvelles de Ce qui désirait arriver, le recueil qui paraît en même temps que la réédition des Quatre Saisons. Leonardo Padura lui-même a été envoyé un an en Angola comme correspondant de guerre, en «punition».

Jazz et boleros

Le Conde est un «policier triste, inadapté», un cynique qui «se soucie des ivrognes et des dieux perdus». Son chef, le Vieux, lui demande régulièrement «pourquoi il est venu se fourrer dans la police». Son rêve: écrire un jour. Mais pour l’heure, il lui faut gagner (mal) sa vie. Vents de Carême se déroule au printemps 1989. C’est un épisode mineur à l’intrigue un peu lâche – une histoire de viol et de meurtre dans la bonne société, éclairée par le son d’un merveilleux saxophone. La musique – jazz, boleros et Beatles – est très présente dans l’univers de Padura. Electre à la Havane (1995) voit le Conde, qui avait été suspendu pour violences, revenir sur la scène du crime pour élucider le meurtre d’un jeune homme travesti. «Masques» dit le titre en espagnol: ce «macho stalinien» de Conde découvre le monde secret de l’homosexualité et sa répression dès les années 1960, à travers la figure d’un homme de théâtre cultivé, qui lui ouvre les yeux.

Après ce très beau roman, c’est L’Automne à Cuba (1998): un ouragan sur la ville, la corruption au sein de la police, le départ à la retraite du chef et la démission du Conde. On le retrouvera plus tard, vendeur de livres rares laissés par les émigrés, enquêteur occasionnel, vieillissant honteux et toujours plus désabusé, dans Les Brumes du passé (2005), puis dans un grand roman qui élargit à l’histoire mondiale le destin de l’île, Hérétiques (2014). Et comme un adieu, dans une petite nouvelle de 2015, publiée dans Un détective à La Havane. C’est pour «une affaire de famille» que le Conde accepte d’enquêter parce que le petit-fils de ses meilleurs amis a disparu. Ce Juanmi appartient à la génération «pragmatique», débarrassée du fardeau de l’idéologie et de son échec.

Trouver une femme

Les nouvelles de Ce qui désirait arriver ont été écrites entre 1985 et 2009. Elles parlent des traumatismes de la guerre en Angola. Du désir de partir, de connaître la vieille Europe, ses œuvres d’art. D’y trouver une femme (même grosse et vieille) pour pouvoir y rester. Elles évoquent des rêves effilochés, des vies résignées, l’odeur du café, quand il y en a, la consolation d’une ou deux bouteilles de rhum. Des enfants gâtés, fils de hauts fonctionnaires, drogués, perdus, criminels, partent pour Miami sur une barque. Ils n’arriveront pas. Un suicide suspect offre un aperçu ironique du jargon de l’administration. Mais il y a aussi l’amour – tropical, désinhibé, le seul plaisir gratuit, l’amitié, et la musique, avec la chanteuse Violeta del Rio, celle qui enchantait aussi Les Brumes du passé.


Leonardo Padura, «Les Quatre Saisons», divers traducteurs, Métailié/Suites, 4 volumes. ***

«Ce qui désirait arriver», trad. de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Métailié, 240 p. ***

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