Contemporain

Marion Baruch 
ne craint pas les chutes

Marion Baruch est née à Timisoara en 1929. Aujourd’hui, elle vit à Gallarate, où elle crée avec une urgence renouvelée,
 à partir des poubelles
de l’industrie textile

Dans cette galerie genevoise, Marion Baruch est debout, échangeant avec les uns et les autres depuis plus d’une heure. Tous se présentent, même s’ils sont des proches, car les yeux de l’artiste, atteints par une maladie oculaire, distinguent mal les traits des visages. Nous lui proposons de libérer pour elle le seul siège, disparu sous les manteaux; à 87 ans, on a droit à certains privilèges, surtout quand on est l’artiste exposée. Mais pour Marion Baruch, pas question de donner le mauvais exemple, l’exposition doit se regarder en circulant librement, sans chaises qui encombrent l’espace.

Regarder, voir, voilà le privilège dont elle veut profiter pleinement. C’est tout ce qu’elle a vu, tout ce qu’elle peut encore distinguer, qui lui permet de créer encore, avec une urgence émouvante, des œuvres qu’elle fait advenir à partir de chutes de tissus provenant de l’industrie du prêt-à-porter, parfois de la haute couture. Elle vernit son exposition, mais ce matin, elle s’est réveillée avec en tête l’idée de la suivante. Non pas comme ici une variété d’œuvres choisies par le curateur Noah Stolz, mais une installation totale.

«J’aime la nuit. Allongée, je m’allège des douleurs de la vieillesse et je laisse venir les idées», nous avait-elle expliqué une semaine avant, dans son petit appartement de Gallarate qui lui sert aussi d’atelier. Sur le grand lit blanc où naissent ses rêves, elle teste à plat les œuvres. Même si ce n’est que suspendues que celles-ci existent pleinement.

Art relationnel

Le jour où nous lui avons rendu visite, elle avait reçu de nouveaux sacs-poubelles qu’on lui apporte d’usines de la région; Gallarate, près de Milan, a un très riche passé dans le textile. Nous en avons ouvert un avec elle. Dans ce fouillis, plus de papier que de tissu, la coupe se pratiquant avec au moins une couche de papier. Il s’agit de séparer délicatement l’étoffe sans savoir si on obtiendra une pièce intéressante, c’est-à-dire qui réveille la créativité de l’artiste. Dans ce sac, les matières étaient désagréables ou les imprimés fades, rien pour la faire palpiter.

Cette quête étrange a commencé voilà une poignée d’années alors qu’elle récupérait des restes d’usine pour un travail artistique d’un tout autre genre. «Nous faisions des «nouets», explique-t-elle. Si elle emploie le «nous», c’est que l’art qu’elle pratiquait alors tenait du collectif. Dès 1990, Marion Baruch disparaît derrière Name Diffusion, qui sera à la fois nom d’artiste, label commercial et association, selon les pratiques d’art relationnel de l’époque. Elle a mimé, et interrogé, les pratiques de l’industrie et du commerce textiles, installant par exemple, en 1993, un véritable show-room avec ses objets industriels, dans une exposition collective aux Pays-Bas.

Privilégier l’humain

Parmi les actions des années suivantes, essentiellement parisiennes, le Tapis volant. Ce jeu de cartes géantes, réalisé avec Arben Iljazi et Myriam Rambach, permet de découvrir la diversité des langues des participants, soulignant la part de mystère et de poésie des traductions. Marion Baruch n’a pas toujours pu, ou pas toujours voulu, développer son travail dans les milieux de l’art. Elle a privilégié l’humain, s’investissant par exemple auprès des squats de sans-papiers africains.

Quant aux «nouets» qui lui faisaient fouiller dans les poubelles, c’est dans le Sentier, le quartier parisien des ateliers textiles, qu’ils sont nés. Marion Baruch lançait alors des promenades-collectages pour récupérer les chutes de tissus sur les trottoirs. A partir des grands tas formés, les participants donnaient libre cours à leur fantaisie en nouant les étoffes colorées pour en faire des chaînes, des chapeaux, voire des costumes entiers, comme au carnaval de Montpellier en 2012. Les déchets devenaient liens.

En ce début de XXIe siècle, Marion Baruch a aussi développé toute une série de travaux dont il ne reste quasiment pas de traces. Ses blogs et sites participatifs sont aujourd’hui fermés, et il ne reste guère que des souvenirs d’Une Chambre vide, qui avait la fragilité de rencontres éphémères dans une pièce nue de son petit appartement du XIXe.

J’ai trouvé un Klee

Depuis peu, Marion Baruch a retrouvé la maison où elle a élevé ses enfants, à Gallarate. Et elle ne se lasse pas de raconter comment un jour, en fouillant les poubelles pour ses nouets, elle a «trouvé un Klee», et beaucoup d’autres grands artistes ensuite. «Je ne connaissais pas ce genre de chutes qui partent très vite à la déchetterie. Je ne m’y attendais pas, et tout d’un coup les formes m’ont semblé tellement belles. En les voyant, la mémoire s’allume, des liens profonds, des résonances avec tout ce que j’ai vu. Je revis les émotions que j’ai ressenties devant les œuvres des grands maîtres. Et puis, à un certain moment, je me suis sentie libre d’y ajouter du mien. L’art du siècle dernier nous a donné une grande liberté. C’est la seule liberté que nous possédons. Grâce à elle, je peux nommer ces objets des peintures, des sculptures.»

Christian Bernard, qui l’avait exposée au Mamco, a invité Marion Baruch à Toulouse pour le Printemps de septembre. A cette actualité, Nathalie Viot, curatrice qui travaille depuis plusieurs années avec elle, a ajouté une exposition dans un château de la région. En ville dans la salle blanche comme dans les murs du XVIIIe de la demeure finement rénovée, les œuvres ont trouvé leur place. A Toulouse, comme à Genève en cette fin d’année ou dans les autres expositions qui se sont succédé, elle a veillé à ce que la gravitation agisse de façon à ce que toutes les étoffes, simples cotonnades ou tissus de haute technologie, offrent leurs vides et leurs pleins de la plus heureuse façon.

L’art entre parenthèses

Le monde du textile est entré dans la vie de Marion Baruch dès les années 1950, quand, à la sortie de ses études aux Beaux-Arts de Rome, elle a trouvé ses premiers mandats en dessinant des imprimés pour l’industrie lombarde. Elle rencontrera ainsi son mari, élèvera trois garçons et mettra ses rêves d’artiste entre parenthèses. Mais elle n’arrêtera jamais vraiment. Elle a peint de grands tableaux, conçu avec un forgeron des sculptures de métal, avec un menuisier des pièces de bois. Ses œuvres ont été montrées jusqu’à Art Basel par le galeriste milanais Luciano Inga-Pin. Pourtant, elle regrette de n’avoir pas pu donner le meilleur d’elle-même tout au long de sa vie.

Il faut sans doute chercher encore en amont de ces années italiennes pour comprendre le sentiment d’urgence qui l’anime. Marion Baruch est née à Timisoara en 1929. Pendant la guerre, sa famille juive fuit les bombardements alliés sur Bucarest. «Nous passions nos nuits dans les caves et, en même temps, les Alliés nous sauvaient des Allemands. A la campagne, j’ai commencé à dessiner tous les jours. C’est là que j’ai su que je voulais être artiste.»

Des cours pour peindre Staline

La guerre terminée, il sera plus facile pour elle d’entrer au lycée français, ajoutant ainsi une langue au hongrois et à l’allemand parlés par ses parents, au roumain de l’école. Elle finira par en parler sept. Puis elle entre aux Beaux-Arts. «Mais les cours consistaient à peindre Staline dans toutes sortes de situations.» Sa mère, une violoniste et compositrice qui mourra encore jeune des suites d’un cancer mal soigné en Roumanie, peut prendre un bateau pour Israël. Elle la rejoindra quelques mois plus tard, continuera les Beaux-Arts à Jérusalem avec Ardon, un élève de Klee et Kandinsky au Bauhaus, un vrai maître pour elle.

Elle n’a pas fini ses études qu’elle expose et reçoit une bourse pour aller étudier où elle veut en Europe. «J’ai choisi Rome, je n’aurais pas dû, les cours étaient trop traditionnels, l’Italie est belle mais trop traditionnelle.» Aujourd’hui comme à ses 20 ans, Marion Baruch a toujours soif de liberté et de nouveauté.


A voir

Marion Baruch expose jusqu’au 22 décembre à la Galerie Laurence Bernard, rue des Vieux-Grenadiers 2, Genève (www.galerielaurencebernard.ch), et jusqu’à la fin de l’année au château de Degrés, à Gragnague (Haute-Garonne), www.chateaudedegres.fr

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