L'épreuve du feu pour Jean Liermier. Le nouveau capitaine du Théâtre de Carouge jouait gros vendredi. L'artiste, 38 ans, inaugurait son mandat avec Le Jeu de l'amour et du hasard, chef-d'œuvre de guêpier signé Marivaux en 1730. Dans la salle pleine comme une ruche, Michel Piccoli en personne avait fait le déplacement en presque voisin - il répète Minetti à Vidy. La curiosité était immense: pour un directeur novice, un spectacle inaugural est une carte d'identité artistique; il situe la hauteur de l'exigence, dessine un idéal pour les saisons à venir. Diaboliquement classique et joueur, Le Jeu de l'amour et du hasard version Liermier ravit. Et donne envie de fréquenter sa maison.

Classique, donc, ce Marivaux? Oui, jusqu'à en faire un spectacle-manifeste. Et à condition d'admettre que le classicisme n'est pas une routine, un aveu de faiblesse face à la tradition, mais un art de lire, de rêver le texte sans le récrire, d'en célébrer la surprise. Ce credo s'expose d'emblée, dans le décor de Philippe Miesch. Une façade de maison sert de plateau. Renversement de la convention. Dans un lit d'enfant, Silvia (Alexandra Tiedemann) s'inquiète de son mariage à venir avec Dorante (Joan Mompart). Elle veut éprouver le fiancé, pressentir à distance son étoffe. Sa servante Lisette sera sa doublure auprès de l'inconnu. Son père encourage le stratagème. Nœud de l'intrigue: avec l'appui de son propre père, Dorante procède de même. Arlequin (François Nadin) coiffe une perruque de marquis.

De cette pièce, on dirait volontiers que c'est la comédie des pères, qui machinent dans l'ombre. Ces pères-là pourraient bien renvoyer à Marivaux et à une attitude fondamentale chez cet écrivain de l'Ancien Régime: admettre un désordre passager, pour conforter l'ordre. La France de 1730 est à des années lumière de la Révolution de 1789. L'auteur imagine le renversement de l'édifice, mais par souci d'exercer sa liberté de pensée, sans croire la chose possible. Le Jeu de l'amour et du hasard envisage un monde où une soubrette épouse un marquis, histoire d'en balayer la possibilité au point final. Ce débat anime le texte de l'intérieur et trouve chez Jean Liermier sa traduction dans le traitement des personnages. Pas un qui ne soit sacrifié sur l'autel d'un comique de façade.

Merveilleusement interprété par Alain Trétout - qui était en 1982 L'Oiseau vert de Benno Besson à la Comédie de Genève - Monsieur Orgon, père de Silvia, est un hédoniste vicieux juste ce qu'il faut. Quant à sa fille, elle s'arrache à son ours en peluche - totem exhibé comme une bouée au début du spectacle. Elle troque son adolescence sans souci contre un tablier ancillaire, se fait passer pour Lisette et découvre la frousse de ne plus savoir qui elle est, hors la loi. En face d'elle, Dorante, sous la livrée d'Arlequin, promène une silhouette maigre et encombrée: dans ses mains pas faites pour le service, les draps d'une couche - le lit comme point de chute inavouable.

La chute, justement, c'est ce qui guette Silvia et Dorante. L'inclinaison du plateau est forte, l'aplomb incertain, les codes vacillants et les trappes menacent à tout moment de les engloutir. Traquenard? Oui, mais sous les feux du plaisir. Jean Liermier connaît cette tendance depuis les années 1970 - une fameuse Dispute nappée d'ombres par Patrice Chéreau - à assombrir Marivaux. Il évite l'écueil, préfère la lumière, la légèreté du trait qui accuse la violence du propos. C'est qu'il y a du sanglot dans le brio. Et comme une douleur d'être né sous un ciel vilain, tributaire de lois de la gravité qui sont la fatalité marivaudienne. Si on rit devant la déconfiture de Lisette (Dominique Gubser) horrifiée quand Arlequin tombe la perruque, on est saisi par le désarroi du valet amoureux. Sur son visage, un rictus, la trace d'une infamie qui ne passe pas. Le théâtre de Liermier - son Médecin malgré lui en 2006, ici même et à Vidy - est attentif aux éborgnés de la prospérité. Sous le vernis, un cri. On l'entend soudain.

Le classicisme, ici, relève de ce qu'on appellera un retour à la matière première. Au minerai. Mais aussi à la syntaxe élémentaire du théâtre. Signe fort, une façade patricienne aux portes multiples tient lieu de plateau. Entrer en scène revient à surgir des abysses, de la cale d'un vaisseau. Chaque entrée, conçue comme un spectacle miniature en soi, est une naissance. Et quand les acteurs quittent la lumière de la fiction, ils passent à la trappe, avalés et rendus au néant qui borde la scène. Le masque, son envers. Ou le bonheur d'être grisé, puis dégrisé. Le théâtre commence avec les planches. Leçon classique.

Le Jeu de l'amour et du hasard, Théâtre de Carouge, rue Ancienne, jusqu'au 27 novembre (Loc. 022/343 43 43). 2h20.