Vite, un petit Marivaux. Pour le goût d’été qu’il laisse dans la bouche. Pour la clarté qu’il propage. Pour la surprise de l’amour et le KO qui s’ensuit, presque toujours. Tenez, L e Petit-maître corrigé, titre déjà délicieux – la trique menace, la fessée est sa promesse. La pièce est jouée une première fois en 1734 à Paris, Marivaux a 46 ans et Louis XV règne, de dentelle en bagatelle. Elle fait un bide. Aujourd’hui, elle fouette, au Théâtre de l’Orangerie, au parc La Grange à Genève. Le metteur en scène et comédien genevois José Lillo offre là un spectacle aussi personnel qu’inspiré, avec des audaces qu’on dirait gratuites et qui s’avèrent payantes.

Mais qu’est-ce qu’une création personnelle? Une interprétation contemporaine? Non. Un bon spectacle est d’aujourd’hui, toujours. Ce qui fait le prix de ce Petit-maître corrigé, c’est qu’on y sent la présence d’un lecteur. Depuis 2001, José Lillo a signé moins d’une demi-douzaine de spectacles, mais à chaque fois, il laisse une marque. En 2001, dans un hangar – le Théâtre du Galpon – il ravivait la Penthésilée de Heinrich von Kleist, chaque soir pour dix spectateurs. Plus tard, il a transposé dans un grenier Les Nuits blanches de Dostoïevski, l’histoire d’un homme et d’une femme qui s’aimantent. Cette fois, la nuit blanche est marivaudienne. On y retrouve ce qui fait sa signature, des enceintes à vue pour la musique, une âpreté de jeu et un sens de l’accessoire, ces tentures légères qui masquent les baies de l’Orangerie par exemple. Tout Marivaux n’est-il pas dans l’accessoire?

Lire, c’est choisir la bonne lumière. Dans une pénombre d’aube, une jeune fille danse, dans un tourbillon de voiles blancs, comme une adolescente après un bal. Par les haut-parleurs, le groupe Depeche Mode scande la transe. C’est l’incipit de la comédie. La demoiselle se prénomme Hortense (Elodie Bordas), elle doit être mariée à Rosimond qui vient de la capitale. Sa servante Marton (Julia Batinova) recueillera dans un instant ses doutes. Elles se parlent en sœurs – c’est ce qu’a voulu le metteur en scène – alliées dans la défiance: Paris est une jungle.

Leur dessein est théâtral: elles vont mettre à l’épreuve Rosimond (Felipe Castro), ce prétendant qui lance, à propos de sa promise: «Ce visage-là pourrait devenir quelque chose s’il appartenait à une femme du monde, et notre provinciale n’en fait rien.» Mais il entre à présent, complet cravate de mondain encore sec, et le voici, ici, saisi dans l’embrasure de la porte. Devant lui, Hortense. Elle l’appâte; il la manque. Ils s’exaspèrent, lui en routinier du compliment, elle en vierge indomptable. Dans leur arène, une autre lionne surgit: la Parisienne Dorimène, robe sans foi ni loi. Rosimond est à elle, elle l’a dans la peau.

Marivaux, c’est son génie, éprouve les codes en stratège. D’un côté Paris; de l’autre la dignité de la Province – incarnée par le père d’Hortense, joué par Pascal Berney. Entre ces deux mondes, un fossé: Rosimond jouit de sa langue, mais n’a pas les mots pour dire ce qui le trouble; Hortense, elle, ne veut pas d’un reflet, elle aspire à l’être.

Dans cette guerre de position, elle ose cette manœuvre: approuver l’union de Dorimène et de Rosimond. Elle va même, ici, jusqu’à apporter un gâteau de mariage. Potache? Non, brillant. Terrassé, une corde autour du cou, Rosimond lui déclare son amour. Et du même geste, il plonge ses doigts dans la crème et en macule son visage. Le voilà défiguré par l’aveu. Toutes les pièces de Marivaux pourraient s’appeler La Surprise de l’amour. Bien montées, elles dessinent un au-delà où tout tremble.

Le Petit-maître corrigé, Théâtre de l’Orangerie, Genève, jusqu’au di 19 août, loc. 022 700 93 63; 1h50.

Dans une pénombre d’aube, une jeune fille danse, dans un tourbillon de voiles blancs